Il y a de ces coïncidences tout de même !… Le 20 janvier dernier, j’annonçais ici que j’allais faire une longue pause de blog, pour trier-ranger, réfléchir-écrire, rencontrer mes amis, etc. Besoin d’adopter un autre rythme, de passer une étape, de m’ouvrir à d’autres réalités …

J’étais alors à la recherche de quelques vers, poèmes ou images pour m’accompagner dans ce “passage”. Très rapidement, Ludovic Janvier (découvert grâce à une amie blogueuse) s’est imposé à moi en raison des trois petits vers cités sous la photo. Et puis, le premier mois de l’année était l’occasion en or de faire découvrir ce poète, vous en conviendrez sans peine.

J’ai alors glané quelques pépites, pour moi, pour vous aussi j’espère. Elles s’apprécient davantage lorsque l’on sait que cet homme jusqu’à l’âge de cinq ans a vécu chez une nourrice, puis qu’il a été “arraché” (selon son expression) par sa mère, une solo d’origine haïtienne, aux bras de cette femme, et à onze ans mis en pension. C’est là qu’avec sa souffrance il a commencé à noircir des pages … Qui l’ont conduit plus tard à l’enseignement de la littérature, tout en étant romancier, essayiste, nouvelliste et poète. Une histoire qui me touche particulièrement, qui rejoint mes propres blessures enfantines et une part de mes goûts d’adulte.

Le 20 janvier, vous disais-je. C’est précisement ce jour-là que le poète s’est “envolé”  pour s’“entendre chanter de loin”, pour se “voir tout petit sur la terre”

CHAISE LONGUE

Le temps que je veux perdre a goût de sucre défendu
aujourd’hui je me fous du malheur d’être né
j’ai culbuté avec âme et savoir bien au fond
de la chaise longue offrant aux nuages l’impatient
abouché par le souffle à l’air immobile j’attends
guetteur de fin silence à la recherche du passage
qui s’ouvrirait au beau milieu des mots comme un dimanche
à la caresse d’éternité
oui l’impatient
couché pour son interminable adieu sourire aux lèvres

“Doucement avec l’ange” - Ludovic Janvier sur Babelio

 

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Camélia, janvier 2016

 

COMME SI RIEN ÉTAIT

Je me déplace à l’intérieur de moi
cherchant la position pour faire face
au suspens clair entrevu tout à l’heure
lorsqu’en me retournant vers la fenêtre
au ralenti comme si rien était
j’ai senti par surprise m’élargir
un goût de calme égal au bleu du ciel

un deuil léger depuis me cherche encore
la procession des mots va regrettant
l’instant parfait qui me pèse et m’assemble

idem

 

 

 

À supposer

« À supposer que les oiseaux se taisent
toujours une branche craque au bord de l’écoute

à supposer que le bois ne s’étire pas
toujours on y devine une rumeur de vent

à supposer qu’on n’entende plus le moindre souffle
dans le calme il y a toujours un bruit qui se prépare

à supposer que l’imminent demeure imperceptible
il y a ce bruit de voix que fait la pensée

à supposer que la pensée elle aussi renonce
il reste ce murmure en moi parce que je t’attends

à supposer qu’un jour je renonce à t’attendre
le silence écoutera toujours venir la fin d’attendre »

Ludovic Janvier

“Une poignée de monde”

Editions Gallimard 2006

Et sur le site : Printemps des poètes

*

“Je m’acharne à croire aux mots, seulement voilà : on les croit faits pour désigner les choses, or ils désignent le manque d’elles.
Leur lointain, si vous préférez. Et c’est ce lointain qui nous écarte de nous.”
(“Tue-le”- 2002) 

Ludovic Janvier (1934-2016)