Déplacement interne
Subrepticement au milieu du quotidien, en traversant le jardin ou en jetant les yeux à travers la fenêtre, une éclaircie se lève en moi, une joie ineffable me traverse (ou me caresse). Et si, au lieu de mettre mon mouchoir dessus, je la prenais au sérieux, la laissant s'étirer, prendre sa place à l'intérieur, la laissant éventuellement me parler, me chuchoter...

Eugène Manet à l'Ile de Wight (1875) par Berthe Morisot (1841–1895)
Paris, musée Marmottan Monet
Cette joie, j'ose croire qu'elle fait partie de mes racines, comme la signature de mon identité profonde, trop souvent enfouie sous la grisaille des habitudes, des tiraillements, des tensions et inévitablement des inquiètudes. Cette joie, c'est ma terre, mon pays. Mais je suis si souvent absente, hors-les-murs.
Le bleu du ciel, les trilles d'un oiseau, la végétation après la pluie ou la lumière blonde se déversant sur des pignons d'habitations, favorisent cette irruption de calme intérieur; cependant il arrive que la météo n'y soit pour rien. La qualité d'un silence, l'élancement d'une branche, le jaune isolé d'une fleur...
J'ai retrouvé ce poème de Ludovic Janvier, lu de nombreuses fois à haute-voix, tout à fait de circonstance :
COMME SI RIEN ÉTAIT
Je me déplace à l'intérieur de moi
cherchant la position pour faire face
au suspens clair entrevu tout à l'heure
lorsqu'en me retournant vers la fenêtre
au ralenti comme si rien était
j'ai senti par surprise m'élargir
un goût de calme égal au bleu du ciel
un deuil léger depuis me cherche encore
la procession des mots va regrettant
l'instant parfait qui me pèse et m'assemble
Doucement avec l’ange. Ludovic Janvier (1934-2016)
https://www.babelio.com/livres/Janvier-Doucement-avec-lange-poemes/496820#!
Commentaires
Mille petite chosepeuvent nous procurer une émotion de joie. Encore faut-il savoir les regarder. Votre plume est très délicate !
Les moments de grâce sont souvent fugaces. Les faire durer relève de l'entrainement. J'aime bien l'ensemble poème/peinture. Ludovic Janvier, que je découvre, a une parole subtile qui donne envie de le connaître davantage.
Bonsoir Cathie
J'aime beaucoup ton écriture, écriture légère et délicate, pleine d'émotions, je me retrouve dans tes mots, ils me parlent. Merci pour cela.
Belle fin de journée.
PS : j'ai opté pour le tutoiement :-)
@ daniel : Oui, il est nécessaire d'éduquer son regard. Cela apporte beaucoup de richesses. Merci pour l'appréciation.
@ Sépia : Il faut capter ces moments au vol. Parfois dans la nature, mais aussi à travers les rencontres, l'art... Quant au poète, sur le site Babelio tu peux trouver plusieurs titres. A gouter, méditer, apprécier.
@ Françoise : Ton message me touche. Tutoiement, cela va de soi. J'essaierai d'être fidèle à ce ton "léger, délicat" comme tu le décris. Merci beaucoup et bonne fin de semaine.
Ce sont des instants fugaces qu'il ne faut pas laisser passer. Les faire durer est plus délicat, mais on sait qu'ils ont été là, donc ils peuvent revenir. J'aime beaucoup la toile de Berthe Morisot.
j'ai choisi de finir ma vie ainsi
Les petits bonheurs du quotidien sur la route du bonheur, tu l'as si bien dit, sont autant de richesses pou le coeur et l'âme
des moments où se rendre disponible, le silence est favorable le silence (le calme) extérieure favorise l'écoute et la disponibilité, le peintre est à bonne école ou est bonne école ?
@ Aifelle : Merci pour ta remarque, très juste. Dans la toile de Berthe Morisot, nous regardons à la fois le paysage, ces deux personnages féminins, dans le port de Wight (où j'ai marché cet été), puis les fleurs -à l'intérieur et à l'extérieur- et enfin celui qui regarde, l'époux en voyage de noce. Dans l'enfance, j'avais une baie un peu semblable et je regardais à travers les oiseaux, les poules, les canards, sans oublier la route au loin qui montait et les quelques voitures qui y passaient.
@ broutileb : Tu veux dire dans la joie ? Dans l'accueil des bons moments ? Je te souhaite un automne paisible. Et même au-delà...
@ Sedna : Richesses à accueillir sans modération.
@ thé âche : Les peintres, les artistes voient souvent ce que d'autres ignorent. C'est leur formidable atout. Mais ils ressentent aussi plus intensément les douleurs du monde.
La joie, pour moi, c'est parler, écouter, être écoutée, et puis chanter, aller voir un spectacle, une expo, lire un bon livre. Dans la nature, ce serait plutôt la paix, l'harmonie, la contemplation. Ceci dit, j'aime beaucoup la peinture de Morisot, une femme qui osait, à son époque.
Un superbe instant saisi par Berthe Morisot, le peintre puise dans la contemplation du jardin cette joie qui donne des ailes et embellit le quotidien.
gardons cette lumière le plus longtemps possible
Bises Cathy
"l'instant parfait qui me pèse et m’assemble"… au final du poème, montre que l'on ne peut pas vivre toujours dans la joie. Cela serait difficile à porter. La vie est faite de flux et de reflux. Mais la joie nous est tout de même indispensable. Et elle s'accueille "par surprise" comme le note Ludovic Janvier.
@ Coline : Il existe plusieurs joies, heureusement. Celle que l'on trouve dans l'action, dans l'accomplissement de gestes, de rites, que l'on aime. Et celle que l'on accueille en soi, par le biais de nos qualités d'être. Elles sont complémentaires.
@ Marine D : En contemplant le peintre contempler le jardin ou le port de Wight, on communie à cette joie contagieuse. Bises Marine.
@ Maria : C'est juste ! Mais nous avons tous envie de multiplier les moments de vie intérieure intense. Pour devenir plus solide face à la morosité, l'adversité.
Ces moments fugaces et ensuite, les mettre en mots ; en mots justes.
@ Bonheur du jour : Oui, mettre en mots justes permet de s'approprier la beauté, la richesse des moments quotidiens.