Adragante
Par lilibellule le jeudi 11 décembre 2014, 06:00 - Du grain sur le toit - Lien permanent
Écoutez donc ce qu’il était une fois et ce qu’il n’était pas. Ce que mes mirettes ont entendu et ce que mes oreilles ont vu !
Dans les temps reculés, vivait une horrible sorcière, la pire peut-être. Elle détenait le pouvoir de tout paralyser, de pétrifier bêtes et gens, de faire mourir arbres et plantes. Elle ne comptait qu’un seul ennemi, le soleil …
C’était une sorcière très très belle, excessivement blanche, qui se faisait appeler Marie-Neige pour tromper le monde sur sa bonté, mais la forêt entière connaissait son nom véritable : “Adragante”, car elle hurlait de rage devant le vivant, le joyeux, le libre qui peuplait les sous-bois et les frondaisons.
Le palais d’Adragante se dressait, imposant, silencieux et étincelant de blancheur, en haut d’une colline à “Arbre mort”.
Photo Christian Cabron
L’affreuse hurlait de rage à la moindre petite pousse verte et audacieuse se hissant, malgré toutes ses précautions, au dessus de l’épaisse croûte neigeuse. Finies les saisons, la terre était plongée dans un perpétuel hiver, sans le moindre petit adoucissement en juillet.
- Et cric ! Si les mots rentrent par une oreille et sortent par l’autre, c’est que voilà devant toi une bien piètre conteuse … Mais si seulement tu dis “crac !” te voilà acoquinée à tout ce petit monde-là jusqu’au voili-voilà final. Qu’est-ce que t’en dis ?
- Et crac !
- Misticrac donc !…
Photo Christian Cabron
“Un petit écureuil roux s’invite à la mangeoire des oiseaux.”
Monsieur et Madame Bonhomme, de la gent écureuil, défendaient à leurs lardons empanachés de sortir s’exhiber, courir, voler dans les branches, mais avec de plus en plus de difficultés, car les petits découvraient l’espace et les pirouettes. Foin des ratatinés perclus de rhumatismes et des bestioles décaties ! Tous les jeunes animaux, fringants, impatients, chuchotaient d’une espèce à l’autre : ils voulaient tenter la grande sortie malgré la menace. “Nom d’une pipe en bois, tonnait grand-père Bonhomme de sa grosse voix, ELLE est terrifiante et peut se promener en quinze endroits à la fois ! Sa colère n’a ni pitié, ni limites !”
Maman Bonhomme, fine et intuitive à sa façon, guettait pourtant sans relâche la nature depuis l’entrée de son nid. Elle avait entendu longtemps auparavant une prophétie - mais était-elle sûre ? - La glace allait ainsi recouvrir la terre quatre, cinq, peut-être même dix printemps de suite. Elle allait tout figer, paralyser la forêt et certainement le monde entier - qu’en savait-elle ? - et au plus douloureux de cet interminable hiver, un mystérieux “Öland”* allait venir et les sauver. Qui était-il ? Nul n’en avait entendu parler, sauf … oui, sauf Mourenka, l’hirondelle des pays chauds, oubliée de la sorcière. L’hirondelle, grande voyageuse à l’amitié si solide.
Dès qu’elle l’aperçut, Madame Bonhomme la supplia de répandre la nouvelle de nids en terriers, allègrement, pour redonner courage aux plus paralysés, prostrés par le froid.
Quant à elle, sérénité retrouvée, elle transmit à ses enfants le goût de connaître ce mystérieux “Öland”.
Un loir ou une fouine, imprudents, traversaient-ils la forêt, Madame Bonhomme se dépêchait de lancer :
- Sais-tu que Öland va venir nous libérer ?
- Öland ? !
- Oui … file vite.
Et Madame Bonhomme souriait, heureuse de tous les chuchotements qui allaient s’ensuivre. De museaux à oreilles, d’oreilles à becs se transmettait le nom mystérieux, comme un talisman. Chacun, désormais, savait qu’il allait venir, l’attendait, répétait son nom inlassablement : “Öland, Öland !”
Un matin, Madame Bonhomme se réveilla toute surprise. Elle avait humé une bizarrerie. Toute la matinée, fébrile, elle en chercha l’origine.
Monsieur Bonhomme, quant à lui, sortit un bref instant récupérer entre ses fines pattes une noisette qu’il venait de laisser choir maladroitement. Halte au gaspillage ! Les réserves s’épuisaient et certaines familles, malgré l’entre aide qui pouvait être sévèrement punie, vivaient dans la pénurie complète.
Monsieur Bonhomme ramassa donc sa noisette … ???
Qu’est-ce donc qui venait de chatouiller tout son museau ? Mais …? Oh, oh !… Il alla quérir sa bonne épouse qui à son tour huma, renifla et s’écria :
“Souffle Tiède ! Oui, Souffle Tiède est de retour ! Ah, Papa Bonhomme, la bonne nouvelle que voilà ! Répandons-la vite …
Mourenka ne s’était pas trompée, moi non plus : Öland ne va plus tarder ! Mes petits, mes fripons, vous vivez un moment inoubliable !!
Et tous les espiègles de sortir, panache relevé, à la stupeur générale des plus anciens … Adragante n’apparaissait pas ! Les autres animaux, un peu timorés, s’enhardirent à poser leurs pattes sur la neige et à secouer tout leur corps engourdi.
“Adragante est peut-être morte”, chuchotaient quelques un qui n’osaient pourtant y croire totalement.
Mais dans l’aube douce du lendemain, le coucou se risqua à chanter ses deux notes, éraillées au début, puis vite effrontées.
Souffle Tiède vivait probablement au milieu d’eux, présent et insaisissable.
Mourenka, l’infatigable amie, survolait toute la région et ses coins reculés en d’incessantes allées et venues.
- J’ai entendu, piailla-t-elle un soir, toute excitée, un bruit … le bruit de la Cascade à l’entrée de “Chantoiseau” ; elle coule à nouveau, c’est un signe ! La neige commence donc à fondre. Le printemps est en chemin, on ne peut plus en douter.
- Cette neige-là, pourtant, déclara Madame Bonhomme, nous ne l’oublierons jamais. Parce qu’elle a durci une partie de notre cœur, nous voilà appelés à la tendresse.
Ah, mes coquins, mes petits rouquins ! Mes boules de poils ! La froidure de l’hiver finit toujours dans le hoquet de la cascade. Mais elle nous a tout de même appris bien des choses précieuses !
- Et le mystérieux Öland, qui c’était ? demanda une petite voix.
- Ah ça, je te l’aurais bien dit, mais mon conte est fini !!! Il s’est déroulé comme un fil d’or, logé dans une noisette.
Je mange la noisette
Et je rembobine le fil.
À ton tour de le dérouler,
Si tu veux raconter !
Photo Christian Cabron
contrat Creative Commons (CC-BY-NC-SA)
Conte librement inspiré d’une histoire lue dans le tome 2 des Aventures de Narnia de C. S. Lewis : “L’armoire magique”
* Rien à voir avec la politique, j’ai écrit ce conte en 1996. ( J’aurais pu changer le nom, mais mon grand-père était Hollandais, alors c’est une forme de clin d’oeil que je lui envoie.)
Commentaires
Perséphone, Déméter les saisons reviennent... des mythes qui voyagent et demeurent.
J'aime bien l'histoire de l'Arbre mort. Belle parole. Merci pour le partage.
Tout joli, tout beau... j'ai cru un moment que l'actualité politique t'inspirait... Les photos choisies sont elles aussi magnifiques, la nature est une source éternelle d'inspiration. Bises et doux week end Lilybellule. brigitte
Hé oui, je sais bien qu’il fait froid,
Que le ciel est tout de travers;
Je sais que ni la primevère
Ni l’agneau ne sont encor là.
La terre tourne ; il reviendra,
Le printemps, sur son cheval vert.
Que ferait le bois sans pivert,
Le petit jardin sans lilas ?
Oui, tout passe, même l’hiver,
Je le sais par mon petit doigt
Que je garde toujours en l’air…
Le printemps reviendra de Maurice Carême
Je ne connaissais pas la sorcière Adragante mais je connais bien l'hiver et j'ai hâte que le printemps revienne... C'est un joli conte que tu nous offres
Adragante... tout le monde en connait, des centaines, pour qui le vert fait horreur.