Une veuve avait deux filles, l’une jolie et courageuse, l’autre paresseuse et laide.
Et c’était la seconde qu’elle préférait, parce qu’elle était sa propre fille, alors que l’autre avait vu le jour
lors d’un premier mariage de son époux mort et enterré depuis belle lurette.
L’aîné devait effectuer tout le travail dans la maison -nettoyage, astiquage, cuisinage-
puis durant le peu de temps qui lui restait elle devait s’asseoir près du puits
et filer, filer, filer sans une minute de repos.
Elle filait tellement que le fil de laine la faisait gémir et lui mettait les doigts en sang.

Un jour, la malheureuse s’est penchée au-dessus du puits pour laver sa quenouille toute rouge et poisseuse.
Pfft, celle-ci lui a échappé des mains et est tombée dans l’eau tout au fond.
En pleurs, la pauvre fille a couru raconter son malheur à sa belle-mère.
La méchante lui a crié dessus abondamment. Et impitoyable, elle a ajouté :
- Débrouille-toi pour aller la chercher !
La jeune fille est retournée près du puits, tremblante et paniquée de la tête au pieds.
Fermant les yeux, elle a sauté; que faire d’autre ?
Trois bloup, bloup, bloup … et elle s’est évanouie.

À son réveil, une belle prairie ensoleillée et parfumée s’étalait devant elle.
Elle regardait partout avec des yeux étonnés et marchait de surprise en surprise,
jusqu’à se trouver devant un four à pain bien chaud et qui sentait bon lui aussi.
Hum, il y avait de quoi se régaler à l’intérieur, mais les pains gémissaient :
- Retire-nous ! Retire-nous ! Sinon nous allons brûler et nous serons bons à jeter !
Une longue pelle en bois était appuyée contre le four,
alors, pelle que j’te pelle, elle l’a attrapée et a sorti un à un tous les pains dorés jusqu’au dernier.

Puis, elle regardait partout encore avec des yeux étonnés, et marchait de surprise en surprise.
Jusqu’à se trouver sous un pommier croulant de pommes.
Les branches ployaient sous le poids des fruits mûrs, archi-mûrs.
Cela lui donnait tour à tour une bouche réjouie et des yeux inquiets
qui balayaient l’espace alentour pour trouver âme qui vive.
- Y a quelqu’un ou y’a personne ? elle a demandé.
Une plainte lui est parvenue aux oreilles :
- Secoue-moi ! Secoue-moi ! Sinon je vais me casser de toute part !
Bien plantée devant l’arbre, secoue que j’te secoue, une pluie de pommes est dégringolée.
Secoue que j’te secoue encore, jusqu’à ce que les branches soient entièrement soulagées
et remontent dans le ciel, toutes légères.
Des pommes, elle a fait un joli tas au pied de l’arbre, avant de se remettre en route. Ça lui plaisait !

Étonnée, toujours de surprise en surprise, elle s’est retrouvée près d’une petite maison.
Ah, du monde - enfin !- une vieille regardait par la fenêtre.
Elle avait des dents si longues, cette vieille, que la fille s’est protégé le visage pour ne pas être dévorée sur le champs.
Saisie de frayeur de la tête aux pieds, elle n’arrivait pas à se sauver et restait toute raide sur place.
- Pourquoi avoir peur jolie fille ? a demandé une voix douce. Reste avec moi !
Et si tu fais bien le travail que je te demanderai, tu auras de quoi te réjouir.
Surtout, il m’importe que les édredons soient toujours propres et bien secoués de manière à faire voler les plumes.
Parce que je suis la Dame Holle, la Dame Hiver si tu préfères, et que ces plumes tombent comme neige sur la terre.

En entendant ces mots neige, terre, la jeune fille s’est détendue. Dans un petit rire elle a dit
qu’elle s’habituerait bien à la vue des dents longues et pointues de la Dame et elle est entrée à son service.
Dès l’aube, elle tirait et lissait les draps, battait et secouait les édredons jusqu’à faire voler et tourbillonner les plumes
de tous côtés. Des plumes légères et dansantes qui venaient au passage lui caresser la joue. Dame Hollé
Le reste de la journée, ensemble,
elles regardaient voler les corbeaux, les corneilles et autres oiseaux noirs dans le ciel gris.
Jamais entre elle un mot méchant et tous les jours de la bonne nourriture.

 

Pourtant, au bout de quelques mois, une nuit, la tristesse s’est logée en elle.
Elle traînait des pieds et se sentait toute molle, elle avait le mal du pays.
Elle était mille fois mieux traitée chez la Dame que chez elle, mais elle souhaitait revoir sa maison,
ses arbres, son ciel et son lit.
- Je m’ennuie de mon chez moi, a-t-elle fini par confier à sa patronne.
Je suis très bien ici, mais je voudrais remonter là-haut retrouver mon petit coin de pays.
Je voudrais partir sans faire de peine, mais partir quand même.
- C’est bien naturel, a répondu la Dame, souriant par-dessus ses grandes dents.
Comme tu m’as servie avec bon cœur et que les flocons sont tombés généreusement sur la terre,
je vais te ramener moi-même là-haut.

Lui prenant affectueusement la main,
elle l’a conduite jusqu’à une porte monumentale dont les battants étaient ouverts.
Au moment où la jeune fille a traversé,
une pluie d’or est tombée sur elle; de l’or fin et abondant,
qui embellissait sa chevelure et ses vêtements, qui emplissait ses poches et lui faisait même des bagues et des bracelets.
- Voilà mon cadeau pour te remercier de ton travail et de ta bonté, a dit la vieille en lui tendant sa quenouille toute propre et belle.
Adieu !
- Adieu et merci beaucoup, Dame Hiver. Je ne vous oublierai pas !

Dans un grand bruit, la grand-porte s’est refermée et la jeune fille s’est retrouvée les pieds sur terre.
Sur terre ? Oui, tout près de chez elle ! Malgré sa longue absence elle a reconnu la cour où elle a couru.

Perché sur le puits, le coq s’est mis a chanter :

- Cocorico ! Cocorico !
Vêtue d’or
Revient la mal-aimée,
Le pas léger !

Pour une fois, l’accueil a été très bon.
Aussi bien de la part de sa belle-mère que de sa demi-sœur.

Sans rien cacher, elle leur a conté tout ce qui lui était arrivé.
Et toutes les trois se pinçaient pour être sûres que c’était vrai,
tout en admirant l’éclat de l’or sur les vêtements et les beaux bijoux.

Bentley_Snowflake1.jpg

La femme a voulu donner à sa propre fille,
la paresseuse et laide, la même aubaine. Évidemment !
Elle a du aller, comme sa sœur, s’asseoir à côté du puits pour filer.
Mais ses doigts gourds à force de ne rien faire ne voulaient pas bouger.
Pour que sa quenouille devienne rouge et poisseuse, elle a du se piquer aux épines.
Ouille, ouille, ouille ! Mère, quelle douleur !

 

Ensuite, vous vous souvenez, elle devait …
Primo: jeter sa quenouille dans le puits, pffft !
Secundo : sauter comme l’avait fait sa sœur. Impossible, je n’y arriverai pas ! rugissait-elle.
Crois-tu ! a répondu sa mère.
Et d’une grande claque dans le dos, vlouff ! la fille cadette s’est retrouvée dans la même prairie au fond du puits.
Et en maugréant elle a suivi le même chemin.

D’abord arrivée devant le four où les pains criaient, vous vous souvenez de ce qu’ils criaient :
- Retire-nous ! Retire-nous ! Sinon nous allons brûler et nous serons bons à jeter !
Bah, la paresseuse s’est contentée de répondre: - Quel toupet de croire que je vais me brûler et me salir !
Et comme une dame hautaine, elle est passée.

Un peu plus loin, le pommier l’a appelée en criant :
- Secoue-moi, secoue-moi ! Mes pommes sont mûres, archi-mûres !
Mais la vilaine fille avait de la jugeote dans sa petite tête. Voui, elle se croyait très intelligente en répondant :
- Pour qu’il m’en tombe une sur la tête !!! Une idée pareille, je la jette aux corneilles !
Et comme une dame supérieure, d’un pas rapide, elle a filé.

Devant la maison de Dame Holle, comme elle avait déjà entendu parler de ses dents longues,
elle n’a pas eu peur et elle a dit “oui, oui, oui” en hochant bien la tête. Hé, hé !

Le premier jour, marche que je te marche, secoue que je te secoue, elle a fait du zèle avec les oreillers.
Elle voyait dans le soleil à travers la fenêtre les reflets de tout l’or qu’elle allait bientôt recevoir.
Le deuxième jour, bizarrement, les lits étaient trop bas pour son dos, cela la fatiguait beaucoup.
Le troisième jour, ils étaient trop hauts pour ses bras, cela l’épuisait,
alors elle a crié qu’elle en avait assez fait la veille et l’avant-veille et que les édredons allaient s’abîmer si on les secouait trop.

- C’est bien ennuyeux, a rétorqué Dame Hollé, les enfants sur terre se plaignent de l’absence de neige !
Mais, va, je te donne ton congé. La fille n’attendait que ça, et comme moi vous savez pourquoi.

Elle a été reconduite, elle aussi, à la grand-porte.
Mais arrivée sous le porche, au lieu de l’or, c’est du goudron qui lui a coulé sur …
DU GOUDRON ?!!
- Eh, voilà la récompense de ton travail, jeune fille, adieu !
a tranquillement lancé Dame Hiver, pendant que se refermait la grand-porte.

La malheureuse est rentrée chez elle, bien vite, suffocant et pleurant de rage.
Elle ne sentait pas bon du tout et la poussière du chemin se collait sur elle, partout.

Perché sur le puits, en l’apercevant, le coq a chanté :

- Cocorico ! Cocorico !
Vêtue de goudron
Revient la préférée,
Plus laide qu’un thon.

Ce goudron, jamais elle n’a pu l’enlever totalement.
Derrière les oreilles et entre les orteils
Toujours, il lui en restait des petites galettes bien incrustées.

Mon histoire est triste
Elle n’est pas triste
À chacun ses pensées !

Mais les enfants -petits et grands-
avec impatience attendront toujours la neige et ses flocons.
Quant au coq, j’aimerais qu’il chante sur le puits, encore et encore
Et que mon histoire vous comble d’or !

Adaptation personnelle d’un conte de Grimm
Lily Framboise

Carl Larsson: La Cour et La buanderie” ou “Brita et la Luge”

 (vers 1894-1897) tirée de “Un foyer” Musée National de Stockholm

Bien éveillée, je rêve que je suis dans ce tableau
et je goûte cette quiétude, ce froid et ce temps offert.