2014-10-28_Chartres_Cathedrale_156X4.jpg

Un Week-end à Chartres, octobre 2014

Mais, dès mon premier soir de lecture, mes craintes se sont envolées ! J’ai su que j’irai jusqu’au bout.

Pour ceux qui ignoreraient encore la trame du récit, la voilà : Emmanuel Carrère, écrivain déjà célèbre, aux prises avec des difficultés dans sa vie personnelle et professionnelle, a connu, sous l’influence de sa marraine, trois années de foi intense durant lesquelles il a noirci de nombreux cahiers de ses réflexions. Vingt ans après, guéri de ce qu’il  appelle “sa crise”, il relit ses notes - sauvegardées parce qu’écrites à la main, alors que des ébauches de romans sur son ordi se sont envolées - et il s’interroge. Comment, lui, l’homme rationnel et brillant, a-t-il pu croire à tous ces dogmes, tous ces récits de miracles, de résurrection ? Pire ! Comment une petite secte juive dirigée - en grande partie- par un petit homme chauve “qui ne paie pas de mine”* a-t-elle pu enfanter une religion qui en vingt siècles s’est répandue dans le monde entier et perdure aujourd’hui ?

Avec ses nombreux talents de conteur, son érudition - jamais pesante- et un bel esprit critique, Carrère va mener l’enquête dans les pas de Paul, l’apôtre fougueux, et de Luc, l’évangéliste, à travers  les pays du Bassin Méditerranéen où, au premier siècle de la chrétienté, ils ont, avec beaucoup de vicissitudes,  témoigné de leur foi en cet étrange Messie crucifié puis ressuscité. Cet homme qui se disait “Fils de Dieu” et inaugurait son Royaume en prônant  l’amour de tous sans exception et le service des plus pauvres. Sans oublier le pardon !

2014-10-28_Chartres_Cathedrale_041X2.jpg

Tympan du portail Royal - Cathédrale de Chartres

Bien sûr, l’auteur (Carrère) est fidèle à sa réputation : il aime se mettre en scène avec les siens, raconter ses déboires, son intimité, étaler la brillance de son esprit, sa réussite … Mais il le fait avec tant d’humour, de dérision et de rebondissements, qu’il résulte de ses récits personnels un vrai plaisir de lecture. En vrac parmi ces petits bijoux d’anthologie : le déroulement de ses pieuses journées, le portrait de sa marraine, ses aventures avec une rocambolesque baby-sitter (!…) et sur la fin, son lavement des pieds avec des handicapés mentaux chez Jean Vanier.

Maintenant, abordons le sujet principal : l’enquête. Très minutieuse, elle est étayée par des références précises aux meilleurs historiens sur l’époque, mais aussi par un remarquable travail  d’analyse de la part de l’auteur qui sait faire jouer de concert rigueur et imagination, sens critique et intériorité, interrogations et étonnement. Pourtant ne croyez pas que ce gros livre, inclassable, soit indigeste. Au contraire, il se lit, se dévore même, comme un long  et passionnant récit de voyage, truffé de remarques pertinentes et impertinentes, de provocation et même de trivialité. L’ensemble est loin d’être lisse, plusieurs hypothèses cheminant souvent côte à côte, cependant nous apprenons beaucoup de choses intéressantes. Les personnages nous sont rendus proches dans leur épaisseur, leurs ambiguïtés. Et Carrère de se délecter à détailler leur caractère, leurs attitudes, en les identifiant aux membres du Politburo Soviétique. Agaçant pour certains, mais efficace !

J’ai trouvé, pour ma part, sous la plume de l’agnostique que l’écrivain est devenu, de vraies perles sur “la folie de Dieu et la sagesse des hommes”, sur ces vieux juifs simples et pieux qui contemplent Dieu “dans leur chair” avant de le retrouver entre des colonnades … Enfin sur les riches savants dont il reconnait faire partie et les pauvres de coeur à qui le Royaume est offert. J’ai parfois été agacée par l’orgueil de l’homme comme j’ai admiré sa finesse et sa capacité à demeurer  devant le mystère. Dommage que dans la seconde partie il s’ingénie à nous décrire l’évangéliste Luc comme son frère jumeau en écriture, puisant en son fors intérieur pour conter ce qu’il n’a pas vu, pas entendu. Pourtant, je dois avouer que c’est aussi un aspect du livre qui m’a bien plu : faire sentir comment nait puis s’élabore de l’intérieur le processus d’écriture. C’est fou, j’étais avec eux, devant leurs parchemins, à sentir venir le souffle des mots !

Au final, Le Royaume est un livre singulier, qui touche à l’intime et à l’universel. Séduisant par l’esprit critique qui court en ses pages et émouvant par la sincérité profonde de l’auteur qui creuse les fondements de notre culture, en secoue quelques branches, tout en donnant l’irrépressible envie d’en savoir davantage, à travers cartes, photos et lectures croisées. Dans six mois, dans un an ou deux, je suis sûre que j’en parcourrai à nouveau de nombreux passages pour mieux goûter la surprenante originalité de son Verbe qui n’a pas fini de faire parler. Pour le meilleur comme pour le pire.

“Le Royaume” d’Emmanuel Carrère, édité chez P.O.L a été élu meilleur livre de l’année 2014 par le mensuel Lire.” 

Chartres_Musee_du_vitrail-St_Paul.jpg

Portrait de St Paul. Musée international du vitrail à Chartres

* Non, il ne s’agit pas de celui à qui vous pensez, mais bien de Paul de Tarse

Maintenant, Price Minister me demande une évaluation chiffrée :

Une note sur la qualité de l’écriture

   
             

Une note pour le plaisir à la lecture

   
             

Une note sur l’originalité du livre

   
               

C’était ma participation aux Matchs de la Rentrée Littéraire chez Price Minister.

Merci beaucoup au groupe et à Oliver Moss, l’organisateur, qui nous envoie de sympathiques mails !