Dis-moi que notre enfant vivra
Par lilibellule le mercredi 28 janvier 2015, 09:37 - Le toit qui passe - Lien permanent
L’autre dimanche, suis allée voir une petite troupe théâtrale. Dix acteurs, dont neuf femmes et parmi elles quatre relations, pour jouer :
“Écume de guerre et autres vagues”
“Un montage de textes pour bribes de vies folles,
perturbantes et enchanteresses.
Des textes qui collent à l’actualité du centenaire
de la première guerre mondiale.
Des fragments de vies,
des regards, des grands Hommes, des discours.
Des fragments, des histoires d’amour, des rudesses.
Des fragments, des rapports, des chants.
Pour se souvenir, pour ne pas recommencer, pour réfléchir aussi.” annonçait le prospectus.

Artisanat de tranchée, poilus au travail, guerre de 14-18 sur Wikipédia
Marin Guillaumont, instituteur auvergnat, fut mobilisé comme tant et tant d’autres en août 14. Blessé et gazé, il mourut huit ans après la guerre, en 1926. Lorsqu’il écrivait cette lettre à sa femme Marguerite, quatre mois après son départ, elle venait de donner naissance à leur fille, Lucile.
14 décembre 1914
8 heures du soir
Ma bien chérie
J’ai reçu ton télégramme. Que je suis content et inquiet ! Comment vas-tu, chérie, comment va notre fillette ? As-tu bien souffert ? As-tu pu avoir un médecin ? Avais-tu trouvé une nourrice ? Le télégramme est bien bref …
Que j’attends des détails … Je crains tant de choses. L’état d’esprit dans lequel tu vis depuis quatre mois et demi a pu avoir une influence malheureuse. Le souci peut lui nuire. Reste courageuse, ma chérie. Pense à notre fillette.
Comment l’appelles-tu ? Fais moi vite savoir son nom. Qu’il me tarde de la voir, que je suis impatient de revenir. Mais mon retour est encore bien loin, plusieurs mois certainement …
Cause-moi longuement d’elle dès que tu pourras le faire. Dis-moi tout. J’espère la voir. Je veux la voir. Que je regrette qu’elle ne soit pas née un an plus tôt ! Fais-moi envoyer beaucoup de papier à lettres pour que je puisse t’écrire longuement.
Toutes les fois que la chose ne sera pas possible, embrasse-la pour moi. Je ne dormirai sans doute pas cette nuit. Mais sois tranquille, je ne serai pas malheureux, pourtant je suis inquiet : s’il y avait des complications, il ne t’est pas commode d’avoir un médecin et il n’y a guère de pharmaciens. […]
Dis-moi que notre enfant vivra, il me tarde de savoir. C’est si frêle, ces pauvres petits. Il faut si peu. J’espère. De quelle couleur sont ses yeux ? Comment sont ses menottes ?
Sera-t-elle jolie ? Que je voudrais qu’elle te ressemble. Hélas, je ne pourrai pas la voir toute petite. Je l’aime, vois-tu, je l’aime autant que je t’aime. Dis-moi, fais-moi dire beaucoup de choses d’elle. Pleure-t-elle beaucoup ? Toi, tu souffres, chérie ? […]
Tu me donneras de bonnes nouvelles. Dès que tu pourras m’écrire, tu le feras longuement.
Où serai-je alors ? quelque part sur le front; il y a loin de la Suisse à la mer du Nord. Chacun n’est qu’un atome. Mais si tout va bien je vivrai, j’ai confiance […]
Va, si je reviens, tu ne manqueras de rien, toi et notre enfant. Devrais-je pour cela me priver de tout et me faire terrassier en dehors des heures de classe. Si la fatalité voulait que je meurs sans te revoir, sans la voir, sois ferme : toutes les forces ont un fruit.
Extrait de “Paroles de Poilus” publié sous la direction de J-Pierre Guéno et de Yves Laplume chez Librio
En écrivant cela, je pense à Mémé Alice. Elle avait douze ans lorsque son père est parti … Seize à son retour. Quel gouffre entre les deux ! Mais pourtant la chance qu’il soit vivant.
Commentaires
garder en mémoire, ça se télescope tout ce qu'il faut garder, mais si nécessaire, et continuer à chercher autour de ça de nouveaux regards, de nouvelles perspectives.
Oui j'ai retrouvé des lettres qui étaient publiées sur un petite feuille d'une paroisse... j'ai hésité à en mettre dans les moments de noël, car eux avaient passé des drôles de noël!!! Ceux sont des richesses...
Sincèrement
jean
Une très belle lettre, très émouvante, comme tu le dis : les larmes et le sourire se mêlent au bord du coeur...
Bonjour,
Les témoignages, lettres, paroles dites, écrites sont souvent plus percutantes et surtout totalement authentique que tout discours historique (nécessaire lui aussi). Intellect et coeur sont indispensables l'un et l'autre. Merci pour ce partage qui associe les deux.
Bonne journée.
Grandeur du l'humain – ce qui fait qu'on ne désespère pas !
Il est mobilisé, peut-être ne sait-il pas encore ce qu'il va devoir subir, mais toutes ses pensées sont tournées vers sa compagne et leur enfant.
Un p'tit bonjour....
Jean
Comme cette lettre est touchante !
J'ai "hérité" de la correspondance entre mes grands-parents maternels, pendant la guerre de 14/18. Ils n'étaient alors que fiancés, ils se sont mariés au retour de cette guerre. Mon grand-père était médecin. Ces lettres sont précieuses parce qu'elles me montrent tout l'amour qu'il y avait entre eux, leurs projets, leurs attentes de la vie... Ce sont de merveilleux témoignages qui m'ont fait découvrir des facettes de leurs personnalités que je n'avais jamais imaginées avant. Bises. brigitte
la mémoire c'est essentiel !