Voici un récit qui parle (très) fort de la famille, de l’amitié, des émerveillements que procure la nature, mais aussi de la musique, des spectacles, de l’amour et de la tristesse. Félix leclerc, parmi les siens, dans “sa chère vallée” n’est pas pressé de grandir ! Il veut extraire tout le bonheur qu’un p’tit gars peut éprouver, entre douze et quatorze ans, avec un coeur sensible et tous les sens à l’affût. Pourtant, tout n’était pas rose dans ce milieu forestier, sur les bords du Saint Maurice, au cours des années 20. Le jeune Félix ressentait l’injustice subie par certains de ses camarades vivant très chichement et ne fréquentant pas l’école, il constatait aussi la mainmise des Anglais sur l’économie et les querelles au sujet du choix de la langue.
Sa mère, très attachante et dévouée, l’aide à nourrir son intériorité et son imaginaire, tandis son père lui donne le goût de l’aventure, celui des étendues neuves, parfois cachées, et vierges. N’est-il pas le fils du fameux Ti-Jean le Barbu, “recordeur “, conteur depuis des lunes, compositeur de ritournelles et par dessus tout, coureur de bois et défricheur devant l’éternel ? C’est d’ailleurs un aspect du récit qui m’a un peu déroutée à première lecture. Ce personnage était-il un mythe familial, entretenu et enjolivé par le père, redouté par la mère, ou bien la réalité ? On se doute que la réponse est certainement dans l’entre-deux …

Une autre question m’a taraudée : A qui pouvaient bien appartenir ces “pieds nus dans l’aube” ? Certainement pas aux petits Leclerc, dont le père gèrait efficacement son commerce de bois et dont la mère veillait sur sa nombreuse progéniture comme sur la prunelle de ses yeux. Il m’a fallu, avec bonheur, relire bien des passages pour mieux comprendre. Dans leur rue de La Tuque vivait une famille démunie dont les enfants, mal fagotés, jouaient souvent dehors. Félix se mêlait parfois à eux, sans éprouver de supériorité, admirant même leur débrouillardise. Plus tard, peu de temps avant de prendre le train pour se rendre en pension dans un collège, le frère de son ami Ludger, le jeune fermier à la vie rude et frustre, s’était penché vers lui pour lui souffler : ” … nous sommes loin et seuls, hein ? Toi, deviens instruit … Va leur expliquer notre souffrance.” Et Félix d’écrire : “A cet instant même, comme un bateau dans la brume aperçoit la bouée et la route qu’il doit suivre, avec l’audace et la naïveté d’un enfant, je jurai, l’âme en avant, de donner mon aide aux habitants, aux ouvriers, aux pauvres, au malheureux pays qui avait mal à sa destinée. Le vent parti comme un fou, ma promesse sous l’aile. J’étais seul au bord de l’étable, entouré de cette grand misère.”

Vraiment, une lecture qui nous poursuit longtemps et dans laquelle nous pouvons replonger à volonté pour en extraire tendresse, fraîcheur, appétit et amour de la vie … Depuis 1946, date de sa parution, elle a rejoint et rejoindra encore bon nombre d’entre nous dans nos racines. Merci Milly, gentille Québécoise, pour ce très beau cadeau !

Un film réalisé par Francis Leclerc  fils de l’auteur, avec un scénario de Fred Pellerin, sortira à l’automne 2017 au Québéc. Il s’inspirera en partie de “Pieds nus dans l’aube” mais pas seulement … Bien sûr, je courrai le voir !

Extrait du livre édité chez Fidès (240 pages) :

Une grande cheminée de pierres des champs, robuste, râpeuse, prise dans le mortier lissé à la truelle, commençait dans la cave près des fournaises ventrues, par-dessus la petite porte à courants d’air, où, en mettant un miroir, on découvrait les étoiles. Comme un moyeu de roue, elle passait entre les étages en distribuant des ronds de chaleur, puis elle débouchait à l’extérieur, raide comme une sentinelle à panache et fumait, cheveux au vent, près d’une échelle grise, couchée. L’échelle grise et la petite porte noire de suie n’étaient pas pour l’usage des hommes, nous avait-on appris, mais pour un vieillard en rouge qui, l’hiver, sautait d’un toit à l’autre, derrière ses rennes harnachés de blanc.

De bas en haut, de haut en bas, notre chez nous était habité : par nous au centre, comme dans le cœur d’un fruit; dans les bords, par nos parents; dans la cave et la tête, par des hommes superbes et muets, coupeurs d’arbres de leur métier. Sur les murs, les planchers, entre les poutres, sous l’escalier, près des tapis, dans le creux des abat-jour, vivaient les lutins, le Bonhomme-Sept-Heures, les fées, les éclats de chant, Lustucru, les échos de jeux; dans les veines de la maison, courait la poésie.

Nous avions la chaise pour nous bercer, le banc pour faire la prière, le canapé pour pleurer, l’escalier à deux marches pour jouer au train; aussi, de ces jouets savants que nous n’osions toucher, telle cette bête à deux fils, au long bec, sonnerie au front, qui conversait avec les grandes personnes. Un prélart fleuri devenait un parterre; un crochet, c’était l’écrou pour rouler les câbles de nos bateaux imaginaires; les escaliers servaient de glissoires; les tuyaux le long du mur, de mâts; et les fauteuils, de scènes où nous apprenions avec les chapeaux, les gants et les paletots des aînés, les grimaces que nous faisons aujourd’hui sans rire.”

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Carte postale Saint-Cyr-en-Val (1571)

Une voiture à chien, comme Félix en utilisait une pour se rendre dans la ferme lointaine de son ami Ludger