Souffle dans la nuit
Cette nuit, j'étais éveillée dans mon lit. Oh, c'était presque le matin, mais bien trop tôt pour se lever. Cinq heures, il faut tâcher de se rendormir... Pourtant c'est justement là que mon esprit se met à s'agiter. Il s'engouffre dans le passé, se glisse dans les interstices du présent et va même lécher les fragiles parois de l'avenir.

Couvent des capucins, Salle capitulaire. Sintra (Portugal) par Lusitana
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Soudain, j'ai pensé à Maman, allez savoir pourquoi... Pendant six ans, elle a vécu dans un Cantou - ceux qui connaissent comprendront - mais auparavant elle a connu deux années difficiles où le nom de Charly Chaplin ne lui disait absolument rien et où elle prenait la bouteille d'huile sur la table pour se servir à boire. A mes yeux, elle a traversé cette épreuve dignement, souriante lorsqu'elle avait de la visite et cherchant à embrasser le personnel à son service. Très touchante fin de vie.
Je pensais à Maman, parce que parfois j'ai des trous de mémoire, moi aussi. Le docteur m'écoute à peine lorsque je lui en parle. Mes amies me disent qu'elles aussi ont une éponge à la place du cerveau. Cela me rassure un peu, mais pas entièrement. Reste le désagrément de chercher mes mots dans une conversation et l'anxiété que cela s'aggrave avec les années.
Cette nuit, je m'interrogeais : "Qu'est-ce qui nous reste quand on n'a plus rien ? Qu'est-ce qui nous fait tenir, durer dans le temps ?"
Je me suis aperçue qu'à cet instant là, j'étais plutôt paisible. Comment l'expliquer ?
Ma poitrine se soulevait doucement, puis s'abaissait, l'air entrait par mes narines, circulait tel une colonne à travers mon thorax, puis allait caresser les parois de mon ventre. C'était régulier, doux et rassurant. Au fil des minutes, cet air, ce souffle, est devenu une présence amicale en moi. Je n'étais plus seule, mais habitée par une joie ténue, semblable au souffle d'une bougie dans une grotte.
Tant que j'aurai le souffle, je serai riche de sa présence en moi, ai-je pensé. Puis j'ai sombré dans le sommeil. Paisiblement.
Commentaires
il faut s'inquiéter quand on ne se souvient plus de faits très récents sinon c'est juste un petit engourdissement du cerveau comme beaucoup. En fin de nuit quand on se réendort, c'est le moment des cauchemars alors souvent je me lève vers 5h comme ce matin pour éviter de refaire ma vie...
Être conscient de son souffle, pouvoir y revenir, nous rend plus fort. C'est peut-être encore plus vrai dans le silence de la nuit. Bel hommage à ta maman !
Je cherche souvent mes mots maintenant moi aussi ; le pire ce sont les noms, mais rien d'anormal considérant mon âge .. Cinq heures je ne tourne pas dans le lit, je me lève. J'ai toujours été très matinale. Bonne journée.
tout est dans la respiration, moi aussi, j'ai peur d'une suite catastrophique, être là sans y être... Le destin est parfois si moche..mais, pour l'heure, je respire et je suis
Il y a Cantou, la large et profonde cheminée des demeures corréziennes qui peut accueillir à la fois le feu et 4 personnes face à face assises sur leurs bancs-coffres...
Et il y a Cantou, le nom donné par "analogie" aux maisons qui accueillent nos aînés les plus âgés, ou bien les plus seuls.
Tu nous suggères quasiment un exercice de relaxation. Merci. Je vais tenter, car jusqu'à présent les pensées de fin de nuit pas vraiment plaisantes trouvent une issue dans le lever, ou bien dans un laborieux rendormissement bercé par la radio.
Je connais bien ces mots qui manquent quand on veut s'exprimer et le vide dans lequel cela me plonge. J'ai même commencé il y a peu (c'est au moins la deuxième fois que je fais cela) une liste de tous les mots qui m'échappent. Un vrai poème à la Prévert ! et j'écris dans mon journal avec méthode et régularité toutes les bizarreries qui m'arrivent par oubli ...En attendant je vis avec ardeur. Merci pour la belle évocation de ta maman et de sa fin de vie, on sent bien tout l'amour que tu lui portes.
@ broutilleb : C'est plus les mots qui m'échappent dans les conversations et parfois me souvenir qui m'a dit quoi. J'ai acheté des capsules d'huile de poisson pour tenter de pallier à ces troubles. A voir... Se lever à cinq heures, ça demande de récupérer... Peut-être fais-tu la sieste ?
@ Maria : C'est une "discipline" à cultiver et en même temps c'est une joie. Merci pour l'hommage.
@ Aifelle : Ce que nous prenons parfois pour un trouble de mémoire peut aussi être un trouble de la concentration. D'où l'importance de ne pas agir machinalement, mais le plus en conscience possible. Merci pour tes souhaits et bonne fin de semaine à toi.
@ Sedna :"je respire et je suis". Quelle belle formule ! La respiration est une alliée dont il faut prendre soin, pour qu'à son tour elle nous aide à mieux vivre.
@ Francis : CANTOU est l'acronyme de "Centres d'Activités Naturelles Tirées d'Occupation Utiles". Bien sûr, il y a analogie avec la cheminée. Maman y était parce qu'elle avait la maladie d'Alzheimer. Pour moi, la relaxation et la "découverte" de la respiration-amie ce sont faites toutes seules, je les ai accueillies. Dans la durée, il peut être bon de les pratiquer en le décidant, donc comme un exercice, pourquoi pas ?
@ Phrasie : Merci de ton partage, il m'aide à relativiser. Faire une liste de ses oublis ? Peut-être... Mais je m'aperçois que le trou peut arriver à l'improviste pour des mots très simples. Maman a eu une vie difficile, c'est pourquoi je suis heureuse d'évoquer les qualités qu'elle manifestait durant sa fin de vie. A bientôt.
j'évite de trop replonger dans mon passé quand je me réveille je lis : en ce moment un polar bien sombre ça aide à relativiser...
@ thé âche : Oui, le polar, c'est une technique pour traverser les heures sans sommeil. Je ne crois pas que cela me convienne, trop de travail pour le cerveau. Moi, j'essaie de ne pas ouvrir les yeux, de bien respirer et de laisser aller... Ça peut aller jusqu'à deux heures d'affilée, mais pas plus. Ouf !
Les diverses inquiétudes viennent nous cueillir au moment où nous sommes vulnérables. Il existe des moyens médicamenteux légers pour contrer ce désagrément. Et puis la respiration ventrale, bien sûr.
Bonjour Cathie
Il m'arrive à moi aussi d'oublier un mot, de ne pas avoir entendu ce que m'a dit mon mari, mais je me rends compte que dans ces moments-là, je n'étais pas en pleine conscience, je n'écoutais pas, je pensais à autre chose en même temps. D'où l'importance de faire de la méditation, d'être présent à ce qu'on fait, d'être présent où on se trouve et à ce que les autres nous disent.
La nuit, lorsque je n'arrive pas à me rendormir, car trop dans les pensées, je fais un scan corporel, d'une durée de 10 mns environ, et bien souvent, je m'endors avant d'avoir terminé, c'est une bonne technique également pour se rendormir et pour chasser les pensées parasitaires.
Bel après-midi, Cathie.
Rajout
Ma mère, à la fin de sa vie, avait aussi perdu la mémoire, elle mélangeait le passé et le présent, me prenait pour sa soeur, ou sa belle-sœur, mais elle m'a toujours reconnue en tant que personne connue, je n'ai jamais été une étrangère pour elle. Elle n'était pas dans un cantou, elle avait une chambre dans une EHPAD, cette dernière était fermée pour éviter les "fugues" volontaires ou involontaires. De bons souvenirs passés avec elle, mais aussi de moins bons.
@ Françoise : Oui, tu as raison, nous ne sommes pas toujours bien conscients de ce que nous faisons, machinalement, parce que trop dans nos pensées. Merci pour le conseil, j'essaie de faire de la méditation à ma façon (bien imparfaite). Merci aussi pour le scan corporel que je pratique au yoga et à la gym. Je verrai si au bout de 10' je dors ou non =^.^= Merci pour ton partage au sujet de ta maman. Pour la mienne, c'est moi qui dis qu'elle était dans un CANTOU, parce que je le croyais, mais en fait ce n'était écrit nulle part. Elle était dans une unité Alzheimer et dans la journée vivait avec d'autres dans la même situation dans un salon-salle-à-manger. Elle n'était dans sa chambre que la nuit. Tout était naturellement fermé à clé. Comme toi, de tristes souvenirs, mais aussi des bons. Bonne soirée Françoise.
Cette nuit réveillé vers 2h les jambes me chatouillant plutôt me démangeant il ne fallait pas gratter, enduit les parties atteintes et re enfilé mes bas de contention , la démangeaison s'atténua et me rendormit il y a des jours, des saisons sans, un médecin il y a 20 ans m'a dit :"ce sont des insectes" faut vous laver les jambes cela passera. Ayant remarqué que le froid arrêtait ce souci, des bains de pieds furent pris régulièrement en eau froide. Un être cher à qui je pense souvent il avait quatre ans leucémie aigue. je repense à lui via ton article, les autres j'y repense souvent partis de manière naturelle générations précédentes qui m'ont aidé en prime jeunesse à devenir adulte.
@ celadon7 : Psoriasis, eczéma... Ce doit être difficile à supporter. Bains froids pour les pieds, c'est une idée... Oui, la nuit, nous repensons à ceux que nous aimons, loin ou déjà partis. C'est une façon de les aimer encore. Merci pour ces mots.
Je crois qu'en vieillissant nous avons tous quelques petits problèmes avec la mémoire.
Quand je jardine et que je vais dans ma cabane de jardin
chercher quelque chose, je ne me rapelle plus ce que je viens chercher !
La nuit est propice à un certain nombre de réflexions et d'interrogations ! Tant que le souffle coule en nous tout ira bien !
@ daniel : Ton exemple illustre la perte de la mémoire immédiate. Moi, ce sont des mots qui m'échappent dans les conversations. J'ai acheté des capsules d'huile de poisson, en espérant que ce soit efficace. Quant au souffle, il est essentiel de s'en faire un ami et parfois on l'accueille alors qu'on ne l'attendait pas : c'est alors un cadeau.
Maman aussi a tout oublié à la fin de sa vie sauf ses souvenirs d'enfance. Quand j'allais la voir à l'ehpad elle était souvent souriante et nous racontait qu'elle était allée danser et que tous étaient joyeux.
Je repartais tellement triste de la perdre un peu plus chaque fois mais réconfortée de voir que son présent semblait ne rassembler que des souvenirs tout en gaieté.
Quand je me réveille et que le "mauvais " tourne en boucle, je me lève et je lis.
@ Balaline : C'est Christian Bobin qui disait : "mon père ne me reconnait pas, mais moi, je sais qui il est." C'est une triste maladie que celle d'Alzheimer, mais les gestes, les sourires, comptent beaucoup. Pour le fait de se lever, de lire ou de manger lors de nos insomnies, chacun(e) fait comme il le sent. Mon mari va dans une autre pièce pour lire ou aller sur l'ordi... Moi, j'essaie de garder les paupières closes et de me détendre par la respiration, mais des fois comme tu dis le "mauvais" tourne en boucle...