L'orange de Grand-Père
En ce temps de préparatifs de fêtes, j'aime me remémorer quelques souvenirs d'enfance. Celui que je vais vous conter, faisant intervenir mon arrière Grand-Père, est hautement symbolique pour moi.
Paul Cézanne (1839–1906) "Fruits et cruchon", 1890
Musée des Beaux-Arts, Boston
Petite fille, je vivais dans le giron de Mémé Apolline et de pépé Nicolas dans une ferme comprenant deux maisons d'habitation. Dans celle située à trente mètres, vivait toute une famille de cousins-cousines plus âgés avec leurs parents et Grand-Père.
Au matin de Noël, chacun dans les deux maisonnées, trouvait dans son soulier, à côté du sapin, une orange emballée dans son papier de soie et bien sûr quelques cadeaux. Pour respecter la tradition de ses parents, et par là procurer un moment de bonheur à son père, Apolline tenait beaucoup à ce fruit chargé de toute une histoire liée à la guerre et aux privations. Faisant fi de l'amusement ou des moqueries, elle l'offrait donc à chacun de ses neveux et nièces et bien sûr à Cathie.
Bertrand et Jean-Louis, grands adolescents moqueurs, raillaient leur tante par derrière : « La pauvre Appoline, elle ne voit pas que les temps changent, elle vit vingt ans en arrière ! »
Les deux sœurs, Yvette et Apolline, vivaient la même émotion à peine contenue. Cathie, elle, était heureuse d'avoir été appelée, mais sur le visage calé dans l'édredon, elle voyait les verrues, les nombreuses taches brunes et les déformations de la bouche. Puis elle reniflait l'odeur acre des médicaments et craignait vaguement d'attraper une maladie. Pour la bise, elle devait se hisser sur la pointe des pieds mais ensuite elle sentait sous ses lèvres la peau étonnement fine et douce.
Grand-père ne s'éternisait pas ; juste quelques mots, toujours les mêmes, choisis pour rester dans la mémoire : « C'est toi la plus jeune de mes arrières petits enfants. Ta mémé t'aime beaucoup, tu sais, mais elle se fait aussi du souci pour toi. Tâche d'être bonne avec elle. Comme cette orange !… Allez, va et sois bonne. »
Cathie partait avec son fruit au creux de la main et traversait, songeuse, "l'hangar au bois" pour entrer chez elle. Sa mémé disait : "Garde la quelques jours pour faire durer le plaisir. Et ça t'aidera aussi à t'en souvenir plus tard."
Elle la déposait donc dans un saladier transparent, au milieu de la table, avec celles de ses grands-parents et celle qu'elle avait trouvée dans son soulier. Quatre oranges pour dire bien des choses !… Noël vient de plus loin que notre enfance, Il faut savoir en faire durer l'esprit…
"Allez, va et sois bonne !"
Paul Cézanne (1839–1906) "Pommes et oranges" peintes de 1895 à 1900
Musée d'Orsay - Paris
Pour finir un texte de Jean Guéhenno :
Je regardais ma belle orange. […] Pendant des mois, elle nous assurait par ses belles couleurs que le bonheur et la beauté étaient de ce monde. […]
En avril ou mai, il fallait la jeter, parce qu'elle était gâtée. Je n'ai pas de souvenir d'avoir jamais mangé l'orange de Noël.
… toujours, dans ma pensée, la nuit de Noël devra sa grandeur à ces souvenirs que j'ai rapportés, et il m'arrive encore de songer au bonheur comme à une belle orange de Noël qu'il faudrait partager entre tous les hommes pour que réellement ils la mangent."
Jean Guéhenno - "Changer la vie, mon enfance et ma jeunesse"- Grasset éditeur.
Commentaires
les temps changent, les oranges de notre enfance n'étaient pas traitées elles avaient une durée de vie plus courte, on sentait mieux la fragilité du fruit, la société de consommation a tout boulversé...
je me souviens pour Noël, de l'orange, le petit Jésus en sucre, des pralines et une pièce de 5 francs donnée par ma grand mère. J'ai l'impression d'avoir cent ans en racontant cela mais les souvenirs forgent l'adulte que nous sommes... gardons les précieusement au cœur.
Chez nous, pas d'orange, mais des crottes en chocolat, garnies de ganache. Et ma grand-mère me tricotait un vêtement : pull, écharpe, gants... Ce sont des souvenirs chaleureux. Merci pour l'évocation de ton arrière grand-père. Ce sera peut-être notre tour un jour...
Quelle jolie histoire ! j'ai connu l'orange, pas très longtemps mais c'était une tradition encore respectée. A l'époque, il n'y avait pas abondance et nous étions contents.
@ thé âche : Autrefois (il y a 60 ans) on faisait durer les cadeaux le plus longtemps possible : l'orange de Noël, mais aussi les dragées de baptême. Aujourd'hui, peu importe que les oranges se conservent davantage, car nous les consommons rapidement après achat. Elles n'ont plus de valeurs sentimentales, puisque nous les trouvons en abondance. Oui, comme tu le dis "la société de consommation a tout bouleversé". En même temps, revenir en arrière n'est pas souhaitable. Existe-t-il un juste milieu ?
@ Sedna : Je me retrouve bien dans ton commentaire. Tout y est juste à mes yeux. Merci
@ Sépia : Des crottes et des pralines roses ! Oui, essayons de procurer de la joie aux enfants d'aujourd'hui, en nous souvenant de ce qui a fait sens pour nous. Un cadeau fait main, un objet symbolique qui restera en mémoire, un sourire, une histoire.
@ Aifelle : Certaines traditions de Noël ont (avaient) du sens. Nous le perdons avec l'essor de la consommation, mais nous en trouvons d'autres en regardant un DVD ensemble, en faisant de la pâtisserie avec les plus jeunes ou en allant à la patinoire. L'important est d'être et de communiquer, sans jugement et sans dispute.
Les souvenirs des Noëls de nos enfances ont tous un parfum d'antan inoubliable, ce n'était pas l'opulence, loin s'en faut mais l'orange n'est pas une légende comme ne le sont pas non plus l'odeur du feu de bois dans la cheminée , les petites bougies allumées dans le sapin. Le plus grand cadeau reste l'atmosphère des petits matins de Noël le moment inoubliable guettant dans les souliers déposés la veille au soir au pied du sapin, la petite surprise pour chacun. Quels beaux souvenirs que ces matins plein de douceur et d'amour !
Quelle belle référence que Jean Guéhenno merci...
Changer la Vie.... hum !!!
@ monique : Merci pour ce très sympathique commentaire. Oui, je me souviens des petites bougies dans le sapin, c'était bien imprudent... mais aussi bien joli. Comme pour toi, les surprises ne se découvraient qu'au matin. Même si elles n'étaient pas mirobolantes, elles ont laissé des souvenirs émus. J'espère qu'il en sera de même pour nos petits enfants. Bon temps d'ici la fête.
Noël, une période merveilleuse qui il est vrai, a le don de réveiller des souvenirs.
Ils me sont si doux ces souvenirs de Noël dans la magie des flocons blancs, des pralines roses et des sabots aux roses bleues comme ceux que j'enviais à mon grand-père puis la soirée auprès d'un feu pétillant en attendant minuit. Beaucoup de joie et d'émotion où les images reviennent en nostalgie.
Merci d'avoir partagé ce moment
Mais tu vas m'arracher des larmes avec tes histoires de Noel !! Je me souviens bien de ma grand-mère qui venait passer les fêtes de fin d'année avec nous et qui portait bon nombre de petits paquets, dans l'un deux, des oranges ! ma mère disait que ce n'était pas la peine de porter des oranges qu'ici en ville on en avait à profusion.. Mais rien n'y faisait, année après année elle portait ses oranges car pour elle c'était précieux et cela lui rappelait sa propre enfance...
Les souvenirs de Noël sont toujours des trésors à protéger de l'oubli. Le givre sur les fenêtres, le chocolat chaud, et puis les rassemblements familiaux qui nous construisent, mine de rien. Des oranges chez nous, certainement, mais pas dans les souliers.
@ en errance : Noël une période que l'on attend et que l'on redoute en même temps, car chargée de beaucoup d'attentes et de tensions. Mais oui, il faut cultiver les beaux et bons souvenirs, raconter les dessins du givre sur les fenêtres et la mémoire des anciens.
@ Balaline : Dormir à minuit passé est une expérience fabuleuse lorsque c'est la première fois. On accède au monde des grands. Je me souviens aussi bien sûr du feu dans la cheminée et des sabots de ma grand-mère. Ils étaient en cuir noir et je crois qu'elle gardait ses chaussons dedans. Merci aussi à toi.
@ phrasie : Les personnes qui avaient connu les privations autrefois connaissaient aussi la valeur des choses. Aujourd'hui, face à la profusion (pas pour tout le monde) nous avons besoin de redécouvrir la valeur d'un mot, d'un sourire, d'un moment partagé. Et puis être conscient et remercier de la chance que nous avons.
@ Maria : Les souvenirs de nos enfants et petits-enfants seront bien différents des nôtres. Mais il importe de veiller à ce que les fêtes soient porteuses de sens et pas seulement des occasions de consommer. La parole partagée est importante pour cela.
Ce message me fait penser à une histoire que m'avait raconté un ami (migrant comme on les appelle aujourd'hui...) qui, avec sa première paye avait acheté 5 kg d'oranges pour vérifier qu'ici, il pouvait acheter ce qu'il voulait...
Cette société d'abondance avait aussi ses revers, on le mesure aujourd'hui...
@ mimik : Cinq kilos d'oranges, de quoi faire le plein de vitamine C ! Aujourd'hui, il y a beaucoup de choix sur les étals, mais les prix grimpent et souvent la qualité baisse. C'est le cas pour les clémentines et certaines oranges.