Au jardin
Par lilibellule le dimanche 28 juin 2015, 16:38 - La libellule et le philosophe - Lien permanent
Suite au dernier billet, voici ma p’tite contribution à la réflexion amorcée à partir de cette déclaration de Cicéron : “Si vous possédez une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il vous faut.”
Cicéron, au IIe siècle avant J-C, était un spécialiste de la rhétorique, des discours. Il excellait à utiliser des procédés de styles visant à frapper les esprits. Ici, rassemblant deux domaines forts différents -que sont les écrits et la terre sous forme de petit lopin à cultiver- il voulait signifier qu’ils sont, dans leur complémentarité, les seules choses nécessaires à nos besoins. Sous-entendu, évidemment, des besoins d’accomplissement de l’homme, de la femme; ce qui suppose que les besoins physiologiques, les besoins de sécurité et d’appartenance soient satisfaits sinon comblés.
Deux choses seulement en notre propriété répondraient à “tout”. Une magnifique antithèse, à mon sens, qui souligne en les rapprochant l’opposition entre le “peu” vraiment nécessaire et le “tout” - c’est à dire l’immensité- de nos soifs.
En quoi est-ce judicieux au XXIe siècle ?
D’abord, concernant l’antithèse en elle-même, reconnaissons que le dernier quart du siècle passé s’est montré très avide de possession en tout genre, croyant ainsi combler les besoins d’accomplissement de chaque individu. Une lente prise de conscience, à l’aube de ce nouveau siècle, nous amméne à en constater les dégats, tant sur la planète que sur les esprits souffrant d’accumulation et de dispersion. La simplicité semble une voie à la disposition de tout un chacun pour sortir de l’impasse.
Ensuite, concernant le jardin, bien des personnes seraient aptes à en parler beaucoup mieux que moi, qui par nature cultive plus celui de l’intérieur que de l’extérieur. Cependant, je suis souvent à même de constater que, après un temps prolongé sur l’ordinateur, aller tailler les rosiers, ramasser quelques tomates, observer les diverses pousses ou désherber, procure une détente très appréciée. Indispensable !
Mais le plus fort, le plus important à mon avis, dans notre monde qui cultive la volonté de toute-puissance et la vitesse, est l’humilité que nous fait vivre le jardin, dans la mesure où nous acceptons son rythme et ses “lois”. Un article de Jean Belot, découpé dans une revue il y a plusieurs années, exprime très joliment cela :
Jardins d’expression à St Barthélemy d’Anjou, c’est reparti pour une 3e édition.
“C’est une erreur de croire qu’on a la haute main sur un jardin, quand lui, seul, dicte sa loi. S’il ne veut pas donner de lavande, inutile d’insister, et s’il s’accommode mieux de l’ombre que du soleil, il a ses raisons. Car il est bon que le lupin se rebelle, que la clématite casse ou que la pivoine se fasse si longtemps désirer.
L’important en vérité, n’est pas tant ce que donne un jardin que
le regard qu’on porte sur lui.
Et l’usage qu’on en fait …
… Il peut aisément se passer de vous. Il importe qu’on le ménage et le respecte.
Il avisera alors de la conduite à tenir.”
Jean Belot
J’aurais pu intituler ce billet : “Patience au jardin”, cela aurait été d’une grande force poétique,
mais moi-même ne suis pas toujours très patiente, alors …
Potager de Gaïa (3 ans et demi). Elle a déjà croqué ses premiers radis, semés entre les courgettes et les betteraves.
Pour ce qui est de l’ouverture aux autres soulignée par plusieurs blogueurs, sous mon dernier billet,
je ne peux m’empêcher de citer ce beau proverbe* :
“Qui plante un jardin trouve un ami.”
*S’il n’est d’un auteur célèbre, il est peut-être de moi, ou de vous, qu’importe …
Commentaires
Un jardin c' est tellement de choses à la fois..pour moi avant tout c' est une respiration , une attention mêlée de gratitude infinie ...Il me rend heureuse
Tes mots me rappellent aussi ceux-ci
" Le jardin c 'est de la philosophie visible ...Si vous loupez , c' est clair , silencieux et implacable , le végétal meurt .
À l' échelle d' un pays cela fait peur ...en jardinant vous apprenez cela à petite échelle .." Érik Orsenna
Puissent les hommes de notre monde cultiver le jardin de la terre avec le respect qu' on lui doit ...Un vrai rêve ...:-)
Je ne veux pas polémiquer avec ce monsieur Cicéron qui m'a l'air d'être fort savant, mais je vois bien qu'en son temps les taupes n'étaient pas encore inventées.
Bonjour,
Merci pour ce beau partage qui fait réfléchir. Le temps permet qu'on passe plus de temps dans notre modeste jardin, on ne s'en porte que mieux.
Belle journée.
Oui, tu nous offres un beau partage... Le jardin, c'est un plaisir de s'en occuper...
Puis cultiver un jardin rend humble, car une fois ça pousse l'année d'après ça pousse pas... va savoir pourquoi ... et bien c'est comme ça....
Bonne journée
Jean
Cicéron, oui c'est magnifique d'avoir des livres et des plantes, mais les amis, les humains? N'a-t-il besoin de personne?
Sinon cultiver son jardin est une belle leçon de vie et de patience, de résignation et d’enchantements aussi!
Merci Lily, bonne semaine
cultiver son jardin faire que des raretés y trouvent places, c'est à l'image de l'esprit : s'il reste en friche, des amis de passages et peu d'amis choisis (Montaigne ?), culture quand tu nous tiens !
Je te rejoins complètement sur le fait que le jardin est un lieu où il fait bon se ressourcer, déconnecter d'internet et regarder pousser les légumes ou autre, permet de prendre la mesure de la vie... Le jardin est capricieux et libre de donner ou non des denrées. Je le vérifie cette année dans mon jardin ! La chaleur est telle que les légumes s'offrent à nous avec parcimonie, contrairement à l'an passé. Les figues, les prunes n'arrivent pas à maturité et tombent avant leur maturité... Belle leçon de vie ! J'imagine comme Gaïa doit savourer avec bonheur ses premiers légumes du jardin ! Je reconnais le pied de courgettes
Très mignon ces petits carrés !
Le jardin est une personnalité, comme le jardinier.
Ils font connaissance l'un de l'autre au fil du temps. Le jardin apprend à son jardinier quelles plantes il peut accueillir, quelle quantité d'eau il réclame pour qu'elles poussent. Il accepte les coups de binette pour chasser les herbes que le jardinier ne désire pas.
Le jardinier contrôle les entrées aux frontières, un peu xénophobe, un peu timoré. Il ne veut pas que les herbes sauvages prennent trop de place dans son petit monde. Il sélectionne les sujets qui peuvent s’installer dans son royaume.
Le jardin ne collabore qu'en période de soins intensifs. Car dès que le jardinier suspend sa présence laborieuse, le jardin ouvre grand sa porte aux herbes sauvages. En un an, le jardin délaissé peut avoir effacé toute trace du passage du jardinier.
Il y a les jardiniers chimico-synthétiques qui travaillent à l'engrais de synthèse, aux pesticides et au sécateur acharné. Rien ne dépasse, tout est impeccable. Pas un brin d'herbe ne peut s'égarer entre les pieds de tomates et les rangs de carottes. Ici, c'est le domaine de l'ordre. La vie se réduit à une sélection acharnée. La nappe phréatique a intérêt à passer loin.
Et puis il y a les expérimentateurs naturalistes. Qui cherchent comment faire pousser des légumes et des fleurs en respectant l'ordre sauvage. Ils cherchent à établir une coopération avec les carabes et les demoiselles aux yeux d’or. Ils nourrissent la terre de produits naturels. Ils laissent de grands espaces aux plantes sauvages. Ils éviteront les tailles acharnées qui amputent l’espérance de vie des arbustes. Ils concoctent des décoctions variées à base de plantes mi hommes-médecines, mi sorciers.
Les jardiniers chimico-synthétiques et les expérimentateurs naturalistes reviennent de leur royaume chacun avec un panier de légumes fournis et un bouquet de fleurs. Entre les deux, la différence est si subtile qu’elle ne se voit pas.
Pourtant, prenez une binette, creusez la terre du jardin naturel. Toute une vie, alliée des plantes et de la terre fourmille dans le sous-sol et les carrés d’herbes sauvages qui croissent autour des massifs. Les oiseaux volent alentour et font le ménage des insectes indésirables. Les papillons et les abeilles butinent goulument. Chaque année, la terre nourrie naturellement, s’enrichit, introduit dans sa structure de la légèreté et de la fertilité. Elle gagne en qualité tous les ans.
C’est un plaisir chaque fois renouvelé d’aller déterrer les carottes du repas et de les préparer. Goûter la qualité des courgettes, des radis, des salades. Celles du jardin naturel ont quelque chose d’inimitable, une force et une finesse du goût, une intensité des couleurs, quelque chose de sain et de fort.