“Ce monde pareil à une étincelle n’est si étranger que tu crois au scintillement de la mer maintenant, ni aux longs feux de ton regard. Ce qui nous a été dit au commencement est un rêve aussi fort que cette constatation de notre faiblesse. Car il y a ce fait mystérieux que tout commencement, d’abord, ne peut même pas être appelé commencement (qui suppose suite et fin), mais semble échapper au temps. En tout commencement il y a une merveilleuse puissance qui se moque de ce qui viendra ensuite, ou qui ne peut le concevoir (bien qu’il y eut auparavant des millions de commencements dont n’apparaît que trop clairement l’usure, une fois retombés dans le temps), une puissante enivrante qui nous entoure de paroles joyeuses comme une troupe d’anges, paroles disant et redisant tout autour de nous, d’un mouvement si continu qu’il n’y a plus de faille possible entre elles par où se glisserait l’incertitude ou la terreur : voici ce qui est donné par l’amour, le lieu de la lumière, la certitude de l’insaisissable qui nous sauve ! C’est dans un tel commencement que tout est proche, que tout est présent, qu’il n’y a plus besoin d’aucune flèche, d’aucune parole, parce que la cible n’existe pas encore, ni la distance au bout de laquelle on pourrait la dresser …”

Philippe Jaccottet, “Éléments d’un songe” chez Poésie/Gallimard