Les coïncidences
Par lilibellule le dimanche 1 mars 2015, 10:06 - La libellule ne tisse pas de toile - Lien permanent
Récemment, au Salon de la Doutre, dans l’ancien hôtel des pénitentes à Angers, je suis restée un long moment devant une œuvre de Chantal Redcent-Guyon qui m’a rejointe et emmenée loin. J’ai pu échanger ensuite avec l’artiste au téléphone. Une voix sympathique, de la simplicité, de l’ouverture … Je lui expliquais que de plus en plus, je me sentais attirée par des œuvres non-figuratives. Qu’elles me conduisaient vers des émotions qu’il me plaisait de laisser éclore.
“Les coïncidences”, Chantal Redcent-Guyon
Des lignes, quelques taches noires
des zones de bleus crépusculaires
et puis cette étrange lumière qui laisse une part belle au blanc des rêves,
au blanc de l’inadvenu.
L’artiste, inspirée par la calligraphie, me plonge dans un univers à la fois très zen, presque dépouillé,
et pourtant très habité.
Il y a d’abord cette économie de couleur,
le centre du tableau comme une flaque pâle d’or liquide sur laquelle est posé un fil,
un chemin qui nous conduit vers une petite trouée blanche et vers une sorte d’inconnu.
Et puis, on discerne des espaces habités par ces taches noires très émouvantes.
Dans la partie haute à gauche, je vois deux amis côte à côte, deux amants peut-être- quittant un paysage urbain,
marchant un peu à l’écart du chemin tracé. Leurs silhouettes suggèrent leur modestie, leur humilité et l’intensité de la couleur, la force de leur décision.
En bas, au premier plan, je discerne un paysage maritime, des grèves, un rocher couvert de végétation et à gauche une présence énigmatique, un “oeil” au raz de l’eau qui m’invite à ouvrir un peu plus grand le mien.
Plus haut, ce sont des champs, quelques bouquets d’arbres que l’on survole en s’attardant un peu sur la masse sombre qui culmine en une sorte de branche isolée qui institue dans le tableau une verticalité et qui renforce la blancheur de la trouée vers laquelle nos deux compagnons se dirigent.
En haut, tout en haut une grande croix posée sur la trajectoire du chemin, sur l’ocre jaune du ciel.
Peut-être pour signifier que l’important se tient surtout dans l’espace central du tableau,
dans ce couple qui marche et dans cette trouée blanche dans laquelle ils vont se dissoudre, renaître, demeurer …
*
J’aime ce tableau, son parfait équilibre entre dénuement et profusion,
entre lignes, taches et étalement de couleurs,
entre lumière et ombre, entre désir et présence.
Et j’ajoute que le petit tracé à la plume sur le bleu - en bas à droite du chemin-
en forme de poisson, d’infini, de fil tordu ou de lettre qui se cherche,
ce petit zigouigoui me plaît beaucoup.
Pour sa fantaisie, son émouvant caractère enfantin
et sa sinuosité si essentielle.
Enfin, j’ai cherché une citation sur le thème des coïncidences pour approfondir le titre.
J’ai trouvé celle-ci dont le début m’enchante, mais dont je laisse néanmoins la suite
“L’amitié est cette coïncidence parfaite de deux désirs.
Mais l’envie et la jalousie ne sont pas autre chose.
La mimesis du désir est à la fois le ressort de ce que l’amitié offre de meilleur et de ce que la haine a de pire.”
“Shakespeare. Les feux de l’envie”, René Girard,
éd. Grasset, 1990
*
En lien avec ce tableau, je dépose ce bout de poéme de Katleen Raine, extrait de “La Présence”:
“Présente, éternellement présente présence,
Jamais tu n’as cessé d’être
Ici et maintenant en chaque maintenant et ici,
Et tu apportes encore
De ton trésor de couleur, de lumière,
De senteurs, de notes, le chant du merle dans le soir,
Si clair parmi les feuilles vertes et odorantes,
Comme au temps de l’enfance toujours nouveau, de nouveau.
Katleen Raine ,
“La Présence” Edition Verdier
*
Merci à l’artiste pour son aimable autorisation !
(L’encadrement gris a été ajouté pour essayer d’accorder la toile avec les couleurs du blog.)
Commentaires
Bonjour,
Belle découverte. Ici et maintenant, une formule qui m'accompagne depuis longtemps. Coïncidence ? La toile est très ouverte et contient pourtant un univers propre très affirmé.
Merci.
Bon dimanche.
J'aime ce genre de coïncidences...
Bonne semaine Lily
toute la difficulté : dire sans enfermer le regardeur, la regardeuse, tout en lui donnant le minimum d'informations qui font que ce n'est pas uniquement pour faire beau, mais parce qu'on a quelque chose à dire d'important et de profondément humain. un bel univers.
C'est beau les coïncidences, j'aime beaucoup.
On plonge dans les œuvres non-figuratives, le voyage est très personnel, est-ce que l'on rejoint ce que tentait d'exprimer l'artiste ? pas toujours il me semble, chacun s'ouvre et l'invisible fait son œuvre... Je viens de lire un petit livre assez "insolite"qui parle d'une rencontre entre un (ancien) peintre et un journaliste. Son titre est "Moi et Kaminski" de Daniel Kehlmann, c'est assez féroce mais intéressant à mes yeux.
Bises. brigitte
Je trouve aussi ce tableau superbe. Et quelle chance d'avoir pu parler avec le peintre. Ca alors.... Quel cadeau !
Une femme accompagne sa mère, elles quittent le chemin tracé pour aller vers la lumière.
Elles ont laissé la ville grise, ont évoqué l'enfance à la mer, ont rejeté les complications de la vie, mis au rancart l'église aussi.
Le chemin les attendait à la croisée.
Mais elles préfèrent avancer librement, prolonger leur complicité, échapper encore un peu sans écouter le vent. Irrémédiablement, le temps les rattrapera.
J'avoue avoir un peu de mal avec les oeuvres non figuratives, elles me touchent rarement. Aussi quel plaisir de découvrir ce tableau avec tes yeux, Lily ! Du coup, à m'y attarder à mon tour, ma propre vision m'est apparue peu à peu... Deux femmes si complices, marchant légèrement en marge du réel ou plutôt de la grisaille du conventionnel pour trouver leur propre voie dans la lumière !
Tu as raison de t'attarder sur ce que tu appelles le zigouigoui. J'ai le sentiment que, dans une toile où tout est amplitude et tension maîtrisées, il s'est imposé à l'artiste – et presque à son insu – comme un rappel de notre imperfection, de notre humanité.
Oui, même si notre intérieur,est assez"ancien" il irait drôlement bien chez nous !!!
Amitiés
Jean
Une bien jolie œuvre picturale, elle me plait également.
Tu aurais peut être pu te l'offrir, elle te plait tant.
Bisous Lily
Quel joli voyage tu nous offres là..
Comme toi j' aime ce tableau très pur qui va à l' essentiel du coeur de chacun ... Brigitte le dit aussi très bien " Chacun s' ouvre et l' invisible fait son oeuvre ...:-)
Merci Lily pour tes jolis chemins
Un tableau particulièrement joli avec un équilibre entre les couleurs, les lignes et les blancs ! J'aime beaucoup aussi et j'admire toutes les "images" que tu y vois ! Ton imagination est dense... Mais ça je le savais déjà ! Ce poème vient comme un complément à ce tableau.