Regards indissociables
Par lilibellule le samedi 9 juillet 2016, 06:14 - La libellule et le philosophe - Lien permanent

Paula Modersohn-Becker * (1876-1907)
Si, dans la débâcle du temps, dans le miracle d’une présence,
je ne vois pas se faire et se défaire le monde vivant,
alors ce que je fus et que je suis n’approche même pas
le frisson d’une ombre d’étonnement.
Emile Cioran** (1911-1995)
Bréviairedes vaincus
Cela fait plus d’un an que cette phrase m’interpelle.
Je trouve qu’en ce XXIe siècle elle a toute sa pertinence.
J’aimerais en faire un commentaire approfondi, mais le temps me manque.
Cioran, dans un raccourci poétique fulgurant, rapproche
la débâcle du temps avec le miracle d’une présence.
L’écart entre les deux est pourtant vertigineux.
Certains, aujourd’hui, ne voient que la débâcle du temps :
problèmes environnementaux, violence, matérialisme galopant, pertes de repères, etc …
D’autres sont plus sensibles à l’aspect solidaire et relationnel de la vie
et possèdent un optimisme qui les amène à croire que les hommes, au fil du temps,
trouveront des solutions aux crises que le monde traverse.
Cioran exprime, pour sa part, qu’à chaque instant le monde vivant se fait et se défait
et qu’il est de la plus haute importance, si nous voulons en être pleinement,
si nous ne souhaitons pas demeurer bien moindre que “le frisson d’une ombre d’étonnement”,
d’être attentifs à ce qui se construit, même de façon infime en apparence,
comme à ce qui explose violemment ou ronge sournoisement nos sociétés.
Intérêt lucide pour le monde alors même qu’il tourne à l’envers,
attention à l’humain dans la particularité de sa présence,
ce sont deux regards complémentaires et indissociables.
Alors, l’individu vaudra bien que l’on s’étonne un peu de lui.
Juste le frisson d’une ombre.
Ni plus, ni moins !
Et vous, qu’en pensez-vous ?
* Peintre expressioniste allemande, ** Philosophe et écrivain roumain
“Paula Modersohn-Becker, l’intensité d’un regard”
Exposition du 8 avril 2016 au 21 août 2016
Musée d’art moderne de la Ville de Paris
Commentaires
Cioran qui se veut lucide a versé dans l'amertume la plus sombre souvent, voir plus ...
René Char : "la lucidité est la blessure la plus proche du soleil"
Ce que vous écrivez à propos de ce poème de Cioran est vraiment très beau. La lucidité n'empêche pas l'espoir, à mon avis. Mais c'est difficile, c'est vrai, de voir toujours au-delà des choses.
Bon dimanche.
Il nous faut allier lucidité et espérance et désir de servir la vie quoi qu'il arrive
Merci pour ce beau tableau et cette pensée de Cioran que j'ai beaucoup lu il y a quelques années
Tête et idées claires, bien sûr, ce qui me désole c'est le manque d'humanité que je constate. Ce tout pour l'argent que nous vivons....heureusement ce n'est pas général mais...gardons espoir, bien sûr!
Merci de partager tes réflexions si profondes.
Je comprends que cette phrase de Cioran t'interpelle, moi elle me laisse sous le choc, comme si (presque) tout était dit là du perpétuel oscillement du monde, entre horreurs et merveilles et nous qui nous trouvons là avec peut être le choix de notre regard -ou de nos 2 regards complémentaires et indissociables, tu le dis si bien !
Merci de nous offrir de telles pistes de réflexions