Cantou
Par lilibellule le mercredi 6 juillet 2016, 06:15 - Le ciel est par-dessus le toit - Lien permanent

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) Collection privée
J’allais voir ma mère dans son Cantou*, lorsque dans la pièce commune, presque au centre, assise à une table, je l’ai remarquée. Un visage ni paisible, ni en colère - mais pas davantage résigné- où sur le côté gauche s’étalait une myriade de vaisseaux comme une gigantesque toile d’araignée rouge. Impressionnante ! Cette femme a du déceler mon étonnement face à la cruauté du temps bien visible sur la totalité de sa joue et elle m’a regardée avec un brin de fierté perceptible juste dans la voix :
- Arrête ton char, Vénus !
Je lui ai souri.
- Euh … Bonjour, Madame !
- Bonjour, bonjour … Sûr qu’on est poli, ici, il n’y rien d’autre à faire. Sinon, on passe son chemin !… D’ailleurs, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, elle est un chemin où tout un chacun trébuche pour avancer. C’est la loi des humains ! Vous comprenez ça, vous ?… C’est Lison qui vous parle !
“Tout passe/ et tout demeure/ Mais notre affaire est de passer/ de passer en traçant/ Des chemins/ Des chemins sur la terre … non, sur la mer … Ou sur la terre ?… Voyageur, le chemin/ sont les traces de tes pas/ C’est tout !” Vous savez quel jour nous sommes ? Mais tout bien réfléchi, quelle importance ?
“Quand on tourne les yeux en arrière/ on voit le sentier que jamais/ on ne doit à nouveau fouler.” ** Je l’avais prévenu, mais il s’est entêté … Bien sûr, il avait de qui tenir ! Lison n’a pas toujours été commode, mais les commodes, c’est démodé, n’est-ce pas ? - Amorce d’un petit sourire-.
- Madame, vous aimez les mots, les poèmes, c’est magnifique ! Je vous écoute avec grand plaisir …
- “Les femmes souffrent : aimer veut dire être seul ...” Mais quand est-ce donc que t’arrête ton char Vénus ? “Vois, nous allons nous aussi/ glisser, nous ne savons quand, / revenir de notre avancée vers/ quelque chose que nous n’imaginons pas, où/ nous serons empêtrés comme dans un rêve,/ et dans quoi nous mourrons sans nous réveiller.” ***
- C’est beau … Vous avez de la mémoire !
-Ah, tu crois ça ! Pffft ! Pauvre innocente, va !
Son regard s’est détourné de moi et de sa voix forte, mais au timbre monocorde, comme si elle parlait à des compagnons invisibles, elle s’est mise à déclamer :
Regardez celui-là qui vient,
il ne craint ni le soleil ni le vent.
Il marche. Quelle allure et quel accoutrement !
Personne ne voudrait être habillé de la sorte.
Il passe pour un dément
Mais quelle noblesse dans ses sentiments
Ça émane dès qu’il a traversé la porte
et qu’à chacun dans l’assemblée il tend la main.
Mais nom d’un chien pourquoi ses paroles
Sont-elles jetées parmi les épluchures ?
Ils disent que moi aussi je suis folle
Mais je n’irai point avec les ordures !
© Lily Framboise
*”Centres d’Animation Naturel Tiré d’Occupations Utiles” ou Maison de retraite médicalisée pour … les patients atteints d’Alzheimer
** Antonio Machado : Le chemin
*** Rainer Maria Rilke : Requiem pour une amie
Commentaires
étonnante mémoire / innocente / devant les yeux voilés du temps l'innocence se fait lucide
bel article..
c'est agréable chez toi
tilk
Parfois la mémoire est si oublieuse..je retrouve Machado, traduit ici, ça me fait drôle de le lire en français.
Merci pour ce beau billet, un beso.
Ce" cantou" me fait broyer du noir, me rappelant de sombres souvenirs.
Elle était là, peut-être dans l'attente, peut-être dans la joie parfois, avec quelques mots simples, des mots presque tout neufs, des mots qui n'étaient pas là avant.
Madeline ne m'attendait pas, je ne la surprenais pas, nous étions juste côte à côte dans la tendresse de l'instant, moi en recherche d'un regard, d'un partage et elle,déjà de l'autre côté de sa vie .