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Coiffure, miroir, chapeau : Qu'est-ce qui nous rend beau ?

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Dans mon enfance, une vieille demoiselle venait souvent visiter mes grands-parents, avec qui elle vivait une forme d'amitié.

Cette femme, toujours habillée avec des robes fleuries, rouges, jaunes, bleues ou vertes,* manifestait facilement sa joie de vivre par un petit rire élégant et discret. Elle savait écouter et retenir ce que nous lui disions, donnait son point de vue sans insister. Surtout, elle donnait généreusement de son temps pour rendre service à ceux qui faisaient appel à elle.

Dans sa jeunesse, elle avait fait du ski et je crois même qu'elle avait appris le piano. Amoureuse d'un homme qui partageait ses sentiments, elle n'avait pas eu l'autorisation de son père pour se marier, car elle avait un frère ou une soeur aîné(e) qui était célibataire. Dans son milieu, il fallait respecter le droit d'aînesse ! Et quelques années plus tard, son amoureux en avait trouvé une autre.

Cette demoiselle - Elisabeth de son prénom- vivait donc seule dans une grande maison où elle recevait parfois ses neveux et nièces et leurs enfants, le temps d'une semaine de vacances. Auparavent elle avait exercé le métier d'assistance sociale, mais avec l'âge, elle avait mûté de son poste pour devenir "convoyeuse d'enfants", c'est-à-dire qu'elle accompagnait des enfants placés pour des voyages en train ou en voiture que les familles d'accueil ne pouvaient pas effectuer elles-mêmes. C'est dire que cette femme possédait des qualités relationnelles et qu'elle savait mettre les enfants à l'aise par sa conversation et sa délicate joie de vivre.

Un jour, je lui demandais pourquoi elle portait toujours un petit chapeau noir. En riant, elle me répondit : "Parce que ça va avec toutes mes robes !" Puis comme je la regardais, elle ajouta : "Mes cheveux sont très fins et je n'en ai plus beaucoup. Le matin, je me fais une tresse que j'enroule pour faire un chignon et hop, je mets mon chapeau. Et cela, sans miroir !"

"Sans miroir ?!" J'étais étonnée, moi qui passais beaucoup de temps devant l'armoire à glace pour apprivoiser mon corps et surtout mon visage fin, trop fin à mon goût.

- Oui, sans miroir ! Car mes parents m'ont appris qu'il ne fallait pas développer l'amour de soi-même. Ils avaient raison, car quand j'étais jeune, j'avais tendance à être coquette... Et je l'ai combattu. Cela m'a permis de m'ouvrir aux autres, et particulièrement à ceux qui possèdent moins de chance que leurs camarades.

Bien sûr, les temps ont changé ! Ce n'est pas Elisabeth qui aurait fait des selfies à chacun de ses voyages !!! Mais, en raison du bon souvenir qu'elle m'a laissé, il me plaît de l'imaginer jeune et coquette. Même si le coeur prévaut grandement sur l'apparence.

* Elle était née en 1893, quand même !

Magnus_Enckell_-_Hiuksiansa_suoriva_tyttö.jpg, févr. 2024

Magnus Enckell  (1870–1925). Jeune fille coiffant ses cheveux (1902)

Musée d'art d'Helsinki "Ateneum" (Finlande).

Commentaires

1. Le lundi 26 février 2024, 22:08 par Mayalila

Cette femme me semble tout à fait remarquable, et j'admire énormément son courage à survivre à cette horrible déception de ne pouvoir épouser l'homme qu'elle aime à cause de son père. Ce n'est pas seulement une question d'époque, c'est aussi une question de classe sociale. Mais que de qualités elle semble avoir ! Je comprends qu'elle vous ait marquée.
Par ailleurs j'aime beaucoup votre récit : il est intéressant et bien écrit. Amitiés.

2. Le mardi 27 février 2024, 10:12 par Sedna

triste histoire de cette dame qui a perdu l'amour de sa vie faute aux stéréotypes de l'époque.. Pour ma part, j'aime être coquette, et si je devais choisir un accessoire, ma préférence irait vers le chapeau

3. Le mardi 27 février 2024, 10:45 par thé âche

et oui le XIXème ça donne à penser ce qui s'est passé dans les têtes, quasi vertige, quand je vais au cimetière je lis des dates de naissance sur les vieilles tombes 1850 par exemple et je me dis cette personne a connu ou aurait pu cotoyer Baudelaire, Hugo, et tant d'autres....

4. Le mercredi 28 février 2024, 07:19 par Aifelle

Les règles cruelles qui ont brisé tant de vies. Au moins on peut se féliciter d'avoir fait de réels progrès dans ce domaine là, à part peut-être dans certains milieux. J'admire cette dame qui a su malgré tout consacrer son temps à aider les autres.

5. Le mercredi 28 février 2024, 09:25 par Coline

Beau portrait de femme qui a su donner un sens à sa vie malgré un lourd interdit. Combattre la coquetterie, c'était aussi une contrainte déshumanisante... Pourtant Elisabeth n'en a pas perdu sa bonne humeur et son altruisme. Bravo et merci de lui avoir rendu hommage.

6. Le mercredi 28 février 2024, 18:49 par Françoise

Merci pour le joli portrait d'Elisabeth que tu viens de nous tracer, Cathie. Elle n'a pas pu épouser l'amour de sa jeunesse, mais elle a eu une vie riche malgré tout. Une femme qui ne se plaignait jamais, qui savait se contenter de ce qu'elle avait, une femme qui vivait le moment présent et qui s'en satisfaisait. J'aurais aimé la connaître. :-)
Bonne fin de journée, Cathie.

7. Le mercredi 28 février 2024, 19:50 par Maria

"il ne fallait pas développer l'amour de soi-même", un peu raide comme principe éducatif. La coquetterie fait tout de même partie de la vie, sans tomber dans l'excès. De là à ne pas pouvoir se regarder dans un miroir !...

8. Le mercredi 28 février 2024, 20:29 par Cathie Flore

@ Mayalila : J'étais heureuse de la faire revivre, d'autant plus qu'elle était un soutien moral pour ma grand-mère. Merci d'apprécier mon style. Et merci de me tutoyer, si tu veux bien.

@ Sedna : Ah, il y a des "têtes à chapeau" comme on dit. Moi, ce serait plutôt chaînes, colliers autour du cou.

9. Le mercredi 28 février 2024, 20:46 par Cathie Flore

@ thé âche : Ce droit d'aînesse nous choque aujourd'hui. Chaque époque a son lot d’aberrations. Nous avons évolué sur certains points, dans les pays occidentaux, notamment pour la liberté de choisir un compagnon, ou un conjoint, homme ou femme. Mais ce sont les relations à l'avoir et au pouvoir qui se sont beaucoup dégradées. On veut tout et de plus en plus et ceux qui ont le pouvoir écoutent de moins en moins.
Par ailleurs, j'ai fait la généalogie de ma famille et imaginer comment vivaient les personnes dans les siècles passés est toujours assez excitant.

10. Le jeudi 29 février 2024, 13:23 par Cathie Flore

@ Aifelle : Tu as raison, c'était cruel ! Nous avons fait des progrès, mais pas dans tous les domaines, hélas ! Et pas dans tous les pays, car s'il y a eu les mariages empêchés, certaines aujourd'hui connaissent les mariages forcés ! Et c'est tout aussi traumatisant. Bref, le monde n'avance pas très droit...

@ Coline : Merci pour tes mots justes. Rendre hommage à quelqu'un, c'est aussi se faire du bien.

11. Le jeudi 29 février 2024, 15:16 par Cathie Flore

@ Françoise : Elle était d'un milieu très riche, car elle possédait une superbe maison. Mais elle était aussi très dévouée envers les autres et cela fait toute la différence. Ma famille lui doit beaucoup pour de nombreux voyages utiles qu'elle nous a permis de faire. Malgré la différence d'âge, elle était jeune d'esprit.

@ Maria : Oui, cela surprend ! Elle était d'un milieu bourgeois et catholique et née à la fin du XIXe.

12. Le jeudi 29 février 2024, 20:24 par Sépia

Beau portrait, fluide et attachant, d'une époque révolue. Aujourd'hui, les jeunes filles n'imagineraient pas se passer de miroir. Et la coquetterie commence dès 10 ans. J'aime bien le portrait réalisé par Magnus Enckell, un peintre inconnu pour moi.

13. Le vendredi 1 mars 2024, 12:16 par Cathie Flore

@ Sépia : Merci pour le compliment. Effectivement difficile de s'épiler les sourcils ou de mettre du mascara sans miroir. De même pour pour ceux-celles qui cherchent à se percer les points noirs. =^.^= Pour le peintre, c'est une découverte pour moi aussi.

14. Le samedi 2 mars 2024, 17:59 par daniel

Une belle personne, victime des moeurs de l'époque. Moi je n'ose plus me regarder dans un miroir....Je suis trop vieux !!

15. Le samedi 2 mars 2024, 19:11 par Cathie Flore

@ daniel : Mœurs réservés à certains milieux sociaux, je pense. Quant à se regarder dans un miroir, c'est aussi une forme de respect pour les autres, car parfois la nuit nous laisse la chevelure bien peu présentable. Sur les photos, tu ne sembles pas si âgé que tu le dis...

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