L'homme qui courait après sa chance
Rendre hommage à un grand homme qui vient de mourir - il y a une quinzaine- un conteur, écrivain, chanteur, parolier... Il avait un accent qui valait son pesant de soleil, possédait une présence remarquable sur scène, liée à la richessee de sa parole, et une profonde humanité se dégageait de toute sa personne, faite d'ouverture, de bienveillance et de bonté.
Mais sans perdre de temps, place au conte !
Il était une fois un homme malheureux. Il aurait bien aimé avoir une femme, mignonne, agréable, douce. Beaucoup étaient passées devant sa porte, mais aucune ne s'était arrêtée.
Il aurait bien aimé travailler aussi mais à chaque fois qu’il allait dans les fermes pour proposer ses bras, on lui répondait : «Il n’y a pas de travail ! C’est la crise. Revenez dans un an ou dans quinze ans !»
À chaque fois qu’il entassait des pierres pour se bâtir une maison, elles disparaissaient durant la nuit, probablement volées.
Et puis, les crottes de chien sur le trottoir, c’était pour lui, les pots de peinture sur les échafaudages… Pour lui !! Et lorsque il mettait ses beaux vêtements, il pleuvait comme vache qui pisse !!!
Bref, il n'avait pas de chance.
Un jour, fatigué de ses malheurs, il décida d’aller demander conseil à un ermite qui vivait dans les bois.
En chemin, un vol de canards sauvages passa au-dessus de sa tête et… Chiac! Tout puant, tout dégoulinant il arriva devant la cabane de l'ermite. Il lui expliqua tous ses malheurs.
- Mon ami, que veux-tu? demanda l’homme à la fin.
- Eh, ma chance!
- Il n'y a d'espoir qu'en Dieu. Si tu n'as pas de chance, lui seul peut t’aider.
Il faut vous dire que à ce moment-là on pouvait rencontrer Dieu, dans une grotte blanche, en haut d'une montagne, au-dessus des nuages. L'homme, qui n’avait plus rien à perdre, fit son balluchon, mit son chemin sous ses pas et partit.
Il marcha des jours, des semaines, des mois et peut-être même des années.
En chemin, comme il traversait une forêt, au détour d’un sentier, un tigre lui apparut.
Il fut tant effrayé qu'il tomba à genoux en claquant des dents et en tremblant.
- Épargne moi, bête terrible, lui dit-il. Je suis celui qui n’a pas de chance. Je suis sûr que si tu me dévorais, un des os de ma carcasse irait te trouer le gosier !!
- Bah ! Ne crains rien, lui dit le tigre. Je n'ai pas d'appétit depuis plusieurs jours ! Mais toi, où vas-tu ?
- Je vais voir Dieu, là-haut, sur la montagne !
- Dis-lui bonjour de ma part, dit le tigre, et demande-lui pourquoi j'ai perdu l'appétit, car si cela continue, je crois que je vais mourir.
- C’est d’accord dit l’homme, puis il reprit son chemin.
Un soir, dans une clairière, il s'installa sous un chêne.
Comme il commençait à s'endormir, il entendit un murmure au-dessus de sa tête.
Il se leva, regarda partout puis entendit une voix:
- C'est moi, le chêne! J’ai du mal à respirer, j’étouffe. Regarde mes frères dans cette clairière, ils sont hauts et magnifiques ! Moi seul suis tout chétif, et je ne sais pourquoi.
- Je vais voir Dieu, lui répondit l'homme. Je lui demanderai un remède pour toi !
- Merci, répondit l'Arbre.
Le lendemain, l'homme se remit en chemin.
Il marcha des jours, des semaines, des mois et peut-être même des années.
Un soir, comme il cherchait à nouveau un endroit pour dormir, il aperçut une vieille maison presque en ruine, parmi les rochers.
Il s'approcha et vit une femme assise qui pleurait. Elle pleurait, pleurait sans pouvoir s’arrêter.
- Vous êtes jeune et jolie, madame. Pourquoi pleurez-vous ainsi ? demanda l'Homme.
- Ah, Dieu seul le sait, soupira la femme;
- Dieu, ça tombe bien, je dois aller le voir ! Je lui demanderai conseil pour vous.
- Merci, dit la femme.
L’homme dormit et le lendemain parvint à la grotte au-dessus des nuages. Elle était ronde, et déserte. Au milieu du plafond, était creusé un trou par lequel descendait la lumière.
L'Homme s’installa justement dans la lumière et attendit.
- Mon fils, que veux-tu ? dit une voix.
- Seigneur, je veux ma Chance !!!
- Ta chance? Tu l’auras, elle t’attend au bout de ton chemin! D'autres questions à me poser?
- Oui, oui, Seigneur ! Au pied de la montagne, vit une femme seule qui ne cesse de pleurer ! Elle ne sait même pas pourquoi ?
- Elle est belle et jeune, il lui faudrait un époux !
- Dans une clairière, j'ai rencontré un Chêne chétif, de quoi souffre-t-il donc ?
- Un coffre d'or empêche ses racines d'aller chercher profond le terreau qu'il lui faut pour vivre.
- Et puis dans la forêt, j’ai aussi rencontré un tigre qui n’a plus d'appétit, comment le soigner ?
- Qu'il dévore le plus sot du monde, et la santé lui reviendra !
L'homme remercia Dieu et tout content descendit dans la vallée. Il n'avait plus de temps à perdre, puisque sa chance l’attendait !

Photo : Amine Charnoubi
Sur le retour, il vit d'abord la femme :
- Belle dame, dit-il, je sais ce qu'il te faut : un mari !!
- Entre donc voyageur ! Tu me plais, soyons heureux ensemble!
- Ah, je voudrais bien, pardonnez-moi, mais je n'ai pas le temps ! J'ai rendez-vous avec ma chance, elle m'attend, elle m'attend ! Je dois y aller !!
Il salua la femme, et disparut dans un courant d'air.
Il arriva bientôt devant l'arbre chétif :
- Alors, tu as rencontré Dieu ? soupira le chêne.
- Oui, un coffre rempli d'or est caché sous tes racines ! C’est cela qui t’empêche de pousser normalement.
- Homme, déterre-le donc ! Tu seras riche, et moi, je pourrais enfin étendre mes racines et mes branches !
- Excuse, débrouille-toi, pas le temps ! J'ai rendez-vous avec ma chance, elle m'attend, elle m'attend !!
Puis il repartit au triple galop, jusqu’au chemin où il retrouva le tigre.
- Alors lui demanda le fauve fatigué, tu as rencontré Dieu ? Que t’a-t-il dit pour moi ?
- Que tu dois manger l’homme le plus sot qui vive sur cette terre !
Le tigre demanda :
- Hé, comment le reconnaître ?
- Est-ce que je sais, dit l'homme. Je te répète les paroles de Dieu, comme je l'ai fait pour la femme et l'Arbre !
- La femme ?
- Oui, la femme ! Elle pleurait sans cesse, elle était jeune et belle, il lui fallait un mari ! Elle voulait de moi, mais je n'avais pas le temps !
- Et l'arbre ? dit le Tigre.
- Un trésor l'empêchait de vivre. Il voulait que je l'en délivre, mais comme je l'ai déjà dit, je suis pressé. Il y a ma chance qui m’attend au bout de mon chemin !!!
À ce moment-là le tigre le regarda, ouvrit grand la gueule et… le mangea !
Puis il remercia Dieu pour ce bon repas…
Quant à moi, je serais bien restée vous raconter encore des histoires, mais je suis pressée. Y'a ma chance qui m’attend au bout de mon chemin, Elle m’attend !!!

Adaptation personnelle d'un conte d'Henri Gougaud cueilli dans "L'arbre d'amour et de sagesse" paru en poche chez Points. Merci à ce Grand Conteur que je lis ou écoute toujours avec un immense plaisir.
Commentaires
Henri Gougaud est un grand passeur, les contes dont il se fait le narrateur nous offre de beaux questionnements, merci de nous rappeler et de te faire à ton tour "passeuse" de ces belles histoires qui nous bercent depuis avant l'écriture et l'imprimerie ...
Bel hommage à ce narrateur au grand talent avec ton interprétation que j'ai beaucoup aimée de ce conte.
C'est pas bien de ne penser qu'à soi. La vie est riche de tant de choses et de gens qui nous entourent !!
Ah ! Oui, je le connais !! Je ne savais pas qu'il venait de disparaître... Mais ce conte est tout à fait magnifique, je l'ai lu avec grand plaisir.
C'est triste que l'on n'ait pas entendu parler davantage de sa disparition. J'aimais beaucoup l'écouter sur France-Culture et j'ai lu plusieurs de ses livres. Merci pour l'histoire d'aujourd'hui qui m'a fait sourire.
Ce conte est un intéressant reflet de nos façons individualistes de penser et de vivre. Alors que nous sommes intrinsèquement liés les uns aux autres. Du bonheur des autres dépend le mien. Et parfois (souvent) l'inverse aussi. Un grand conteur vient de disparaître, mais ses paroles restent.
Une formidable histoire que tu racontes très bien, derrière les contes d'Henry Gougaud, il y a toujours une merveilleuse leçon à apprendre et celle-ci en est une !!!
Doux week end à toi, à bientôt. brigitte
Un conte bien rythmé qui dit l'importance de penser aux autres tout en pensant à soi. Sinon on perd toutes les bonnes occasions de parvenir au bonheur. Un fabuleux conteur qui vient de disparaître !
Contente d'avoir retrouvé chez toi un bel hommage à Henri Gougaud à travers ce conte.
Un conte drôle qui met en avant le fait que nous sommes bien trop préoccupés de nous-mêmes et ne regardons pas assez les opportunités qui nous sont offertes par les autres. La chute est savoureuse, car même le conteur se fait avoir, alors qu'il est censé avoir pris du recul sur cette quête.
je n'arrive pas à rentrer dans les contes , peut-être que je ne suis pas assez sage. et ne cours plus