Vivre ses émotions, un chemin

Home

Aller au menu | Aller à la recherche

La chasse aux canards

, 08:17 - Lien permanent

Conte, raconte !… Plus je vous conterai, plus je vous mentirai. Plus je vous mentirai, plus je vous dirai vrai ! Vous savez bien que le conteur n’est pas payé pour vous dire la vérité… Place au conte !

Ma mère a mis au monde sept beaux en­fants, trois gar­çons et quatre filles. Notre frère Loui­son a quitté mo­men­ta­né­ment la mai­son et cherche d’autres ho­ri­zons. Pour fêter la nou­velle année avec mes deux autres frères et mes trois sœurs, nous avons dé­cidé d’aller à la chasse aux ca­nards.

P1160730X1.JPG, janv. 2024

Mon frère ainé, Jos­se­lin, a pris un gros gour­din et Ar­naud, un simple ra­meau. Do­lo­rès a pris le balai de sa nièce (elle a plein de nièces, Do­lo­rès). San­drine et Pau­line, plu­tôt fines, ont pris une cou­leu­vrine ! Et moi, j’en parle pas, j’avais pris des noix !… Quand on a été assez près des ca­nards, sans être trop près, on a tous dit: “Un, deux, trois !” Et on a tous lancé ce qu’on avait dans les mains. Jos­se­lin a lancé beau­coup trop loin et Ar­naud beau­coup trop haut. Do­lo­rès avec le balai de sa nièce s’est tapée sur les fesses. San­drine et Pau­line n’étaient guère très fines avec leur cou­leu­vrine. Quant à moi, je vous jure que je ne l’ai pas fait ex­près, avec une noix, j’ai visé tout juste l’œil d’un ca­nard et il est tombé, mort !

Dans les ro­seaux, il y avait trois barques. La pre­mière n’avait pas de bords, la deuxième était trouée et la troi­sième n’avait pas de fond. C’est celle-là qu’on a prise. On vou­lait se faire rôtir le ca­nard pour fêter la nou­velle année, mais on n’avait pas de feu. Alors vous savez ce qu’ils ont fait ?… Ils se sont tous ap­pro­chés de moi et ils m’ont tapée, tapée très fort, jusqu’à ce que j’en vois trente-six chan­delles ! C’est comme ça qu’on a pu faire du feu. Quand le ca­nard a été bien rôti, bien mangé, on s’est tous mis à lé­cher les os, bien soi­gneu­se­ment, bien pro­pre­ment. C’était pour qu’Ar­naud puisse se faire des sif­flets. Quand il a eu creusé-vidé-ter­miné, il en a es­sayé un. Aus­si­tôt une mul­ti­tude, tout un trou­peau de la­pins est ar­rivé et ils se sont assis sur leurs pe­tits der­rières. Cu­rieux, Ar­naud les a comptés, il y en avait… cent ! Étonné, Jos­se­lin a re­compté, il y en avait… cent ! Ad­mi­ra­tive, Do­lo­rès a compté à nou­veau, il y en avait… cent ! Joueuses, San­drine et Pau­line ont vé­ri­fié, il y en avait… cent ! Moi j’étais trop fa­ti­guée, je n’ai rien compté.

À ce mo­ment-là, on s’est dit que l’es­to­mac bien plein, avec un bon feu pour nous chauf­fer et tous ces pe­tits la­pins, assis en rond sur leur der­rière à nous re­gar­der, on n’avait plus qu’à ra­con­ter des his­toires. Jos­se­lin en avait plein, avec des dia­blo­tins et des lu­tins ma­lins. Ar­naud a puisé gé­né­reu­se­ment dans son grand ton­neau. Do­lo­rès comme d’ha­bi­tude a parlé de la mort. San­drine a chanté des chan­sons d’amour et Pau­line a conté avec sa­gesse et phi­lo­so­phie, bien que par­fois elle soit un peu co­quine. Moi, je ne pen­sais à rien, je ne di­sais rien… Alors, à nou­veau, tous, ils se sont ap­pro­chés de moi et ils m’ont tapé des­sus très fort. C’est comme ça que je suis tom­bée à l’eau ! Bloup !… Bloup !…

Pas de chance, c’est celui qui tombe à l’eau qui doit rap­por­ter un sac plein de contes, venus du fond du lac, mais aussi d’au-delà des mers, des mon­tagnes ou des fo­rêts. De­puis cette nuit-là, j’en ai donc cher­chés, trou­vés, ra­con­tés… Dans cette mar­mite,  je conti­nue­rai d’en dé­po­ser de temps en temps.

Nez de cancan
Bouche d'argent
Mon canard blanc
Il est maintenant
D'or et d'argent

Conte, ra­conte !… J’ai, bien sûr, puisé des élé­ments dans la tra­di­tion des contes de men­te­ries, pour cette fa­meuse “Chasse aux ca­nards”; ce­pen­dant mes “frères et sœurs” re­pré­sentent des conteurs en chair et en os avec qui j’ai pro­mené le “Sac à Contes” pen­dant sept belles an­nées. Merci à eux pour tout ce qu’ils m’ont ap­porté en conte et en hu­ma­nité.

P1160738X1.JPG, janv. 2024

 

Commentaires

1. Le lundi 22 janvier 2024, 10:19 par Sedna

j'aime bien le terme sac à contes.. j'aime aussi contes et légendes mais j'avoue que si' on y incorpore la mort d'animaux, cela me met mal à l'aise

2. Le lundi 22 janvier 2024, 11:30 par thé âche

les menteries nous interpellent, elles nous font redécouvrir toute la richesse de celui-ci qui peut ou faire rire ou pleurer, et puis sept est un nombre parfait...

3. Le lundi 22 janvier 2024, 17:19 par Françoise

Un bien joli conte avec en plus tes frères et sœurs en participants. Merci Cathie. :-)
Bon début de semaine.

4. Le lundi 22 janvier 2024, 21:32 par phrasie

J'apprécie beaucoup les contes car ils parlent à l'inconscient de chacun. J'ai beaucoup aimé lire à une époque déjà ancienne les "Contes à guérir, contes à grandir" puis "Contes à aimer, contes à s'aimer" de Jacques Salomé dans lesquels il dit ' les contes ont ceci de magique qu'ils permettent à la fois de dire et d'entendre l'indicible'. Merci à toi pour cette évocation.

5. Le mardi 23 janvier 2024, 11:21 par Cathie Flore

@ Sedna : Oui, je comprends ta réaction. Tu es peut-être végétarienne. Enfant, je n'aimais pas tenir les pattes d'un lapin qu'un adulte devait tuer pour que nous le mangions le dimanche. Après, ceci est un conte de mensonges et je n'ai tué aucun canard, surtout avec une noix =^.^=

@ thé âche : Mentir pour la connivence avec l'auditeur ou le lecteur est un vrai plaisir. Je vois, disais l'aveugle... Moi, je tourne sept fois ma langue dans ma bouche avant de dire une ânerie.

6. Le mardi 23 janvier 2024, 11:33 par Cathie Flore

@ Françoise : En fait, ceci est un conte de mensonges. Dans la réalité, ma mère a mis au monde douze enfants. Je n'ai pas vécu avec eux, mais j'étais heureuse de les inclure dans mon histoire. Merci d'apprécier ce récit et bonne semaine à toi.

@ phrasie : Nous avons beaucoup de liberté dans les contes pour évoquer des événements, des sensations, des rencontres... L'indicible, le rêvé, le comique, le souhaité, etc. Il vaut mieux éviter d'y ajouter une morale trop appuyée. Les bons contes parlent d'eux-mêmes et chacun(e) les reçoit selon son état du moment.

7. Le mardi 23 janvier 2024, 13:13 par Maria

C'était drôle, j'ai ri plusieurs fois, merci. Moi, un jour où il faisait tout gris, j'ai mis des œufs à cuire au soleil. Ils étaient délicieusement bons. Mon invité, qui est muet depuis toujours, m'a dit "merci" et un autre dans un fauteuil roulant s'est levé pour me féliciter.

8. Le mardi 23 janvier 2024, 14:42 par daniel

Un conte amusant avec plein de péripéties. Quelle imagination!! et quelle famille nombreuse: 12 enfants !!

9. Le mercredi 24 janvier 2024, 09:03 par Cathie Flore

@ Maria : Merci et bravo pour tes menteries. Elles nous détendent parfois en nous empêchant de tout prendre au sérieux.

@ daniel : Merci d'apprécier. L'imagination vient lorsque nous la sollicitons et que nous la laissons s'exprimer, sans à priori, sans jugement ou peur d'être incompris. Parmi les douze enfants, une toute petite fille est allée vivre chez ses grands-parents. Et il n'y avait pas de voiture, ni d'un côté, ni de l'autre. J'aime bien évoquer cette fratrie de temps en temps.

10. Le mercredi 24 janvier 2024, 11:59 par Sedna

je ne suis pas végétarienne mais je suis contre la souffrance animale et j'avais bien capté qu'il s'agissait d'un conte..

11. Le mercredi 24 janvier 2024, 15:54 par Balaline

On lit ou on écoute bouche bée et déjà notre imaginaire galope farci d'images drôles ou émouvantes mais toujours inspirantes.
Quelle aventure cette chasse aux canards !

12. Le mercredi 24 janvier 2024, 17:55 par Coline

Tuer un canard avec une noix, faut être fortiche ! Pareil pour monter dans une barque sans fond et faire se rappliquer 100 lapins en soufflant dans un os de canard !!! L'imaginaire n'a pas de limite et il nous permet de bien nous amuser parfois.

13. Le mercredi 24 janvier 2024, 19:52 par Cathie Flore

@ Sedna : Merci pour ta précision. Les souffrances infligées aux animaux sont intolérables, en effet, d'autant plus qu'il y a des moyens de les réduire. Mais cela a un coût. Moi, j'adore voir les canards dans la nature et j'en mange aussi parfois, en espérant qu'ils aient été tués selon les normes en vigueur.

14. Le jeudi 25 janvier 2024, 08:58 par Cathie Flore

@ Balaline : L'imaginaire au galop appelle forcément des aventures et celles-ci peuvent être cocasses et inattendues. En plus ici, on trouve de l'auto-dérision, denrée plutôt salutaire par temps de crises.

@ Coline : L'art de la menterie n'est pas de faire croire que l'événement est arrivé mais bien de nous amuser en faisant comme si et en mesurant le décalage avec le réel. C'est différent de l’exagération marseillaise, même si parfois cela peut s'apparenter.

15. Le jeudi 25 janvier 2024, 16:54 par Sépia

Un conte rondement mené, on s'y croirait ! Ça me rappelle une histoire (différente bien sûr) racontée par Julos Beaucarne avec un aveugle, un sourd, un muet, un manchot et un cul-de-jatte.

16. Le jeudi 25 janvier 2024, 18:56 par Chinou

Bonsoir. Tu fais donc partie d'une grande famille et profite de la richesse que cela implique, surtout lorsqu'on partage les mêmes passions.C'est super, je viens de découvrir la couleuvrine et ne m'attendais pas du tout à çà.

17. Le jeudi 25 janvier 2024, 20:25 par Cathie Flore

@ Sépia : Oui, c'est une menterie originaire de Belgique avec, je crois, une pierre de meule. Qu'il la racontait bien Julos avec sa voix inimitable.

@ Chinou : Grande fratrie, oui, mais moi, j'ai vécu avec Pépé et Mémé. Il me plait cependant de mettre mes frères et soeurs dans un conte. Pour la couleuvrine, je connais ce terme grâce à un roman de Michel Tournier paru autrefois dans "Je Bouquine" de chez Bayard. Excellent petit roman.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Fil des commentaires de ce billet