A la faveur de la lumière
Par lilibellule le mardi 12 janvier 2016, 11:15 - La libellule ne tisse pas de toile - Lien permanent
En janvier, je traque le ciel bleu, la lumière. Le souvenir d’une des premières années où j’enseignais en école élémentaire. Chaque jour de ce mois, le ciel était d’une pureté incroyable et chaque semaine nous allions faire une séance de Plein Air au parc. Ce fait est resté en moi gravé comme si lors de chaque retour de janvier le prodige devait se renouveler. Etonnante mémoire ! Qui me conduit aujourd’hui à contempler une toile d’un maître Hollandais du XVIIe.
“Un peintre c’est quelqu’un qui essuie la vitre entre le monde et nous avec de la lumière,
avec un chiffon de lumière imbibé de silence.”
Christian Bobin, L’inespérée
“Le géographe”, Johannes Vermeer (1632–1675) - Städel museum (Frankfort-sur-le-Main)
Dans ce tableau, Vermeer ne cherchait certainement pas à seulement présenter un géographe au travail avec ses cartes, ses parchemins et ses instruments. Il souhaitait révèler le plaisir du peintre à capter la lumière et à la redistribuer avec une grande maîtrise sur les meubles et les objets d’un intérieur particulier, celui d’un homme qui consacrait sa vie à étudier la terre, à faire de savants calculs et à découvrir de nouveaux horizons.
Le géographe, en confortable peignoir bleu rehaussé d’une belle bordure orangé, est penché au-dessus d’une table recouverte d’un tapis aux motifs à la fois végétaux et géométriques. Ce tapis, bosselé, ondule en de maints endroits. Pourquoi ? Le savant a peut-être auparavent remué de gros livres créant ainsi des vagues, ou alors, j’imagine qu’il a jeté rapidement la grosse étoffe sur une table encombrée de la veille pour être plus rapidement à son affaire et protéger ses chers parchemins. N’étant pas spécialiste, je m’autorise à “broder” (!) et cela me plaît bien. En tout état de cause, l’artiste a profité de la présence de cet élément en laine, chargé de plis, pour exercer sa virtuosité à placer dessus les décors et surtout la lumière. Sous le bras droit du savant c’est sur un parchemin enroulé que celle-ci se pose, tandis que derrière lui elle se répand sur une grande partie du globe terrestre, laissant juste une lune d’ombre, à droite, sur les pays du soleil levant.
Poursuivant notre exploration, nous voyons tour à tour la lumière caresser et embellir le bois, le papier peint, la toile d’un maître, la fleur brodée du velours d’une chaise, pour aller ensuite jusqu’au sol mettre en valeur les rouleaux de cartes qui attendent encore une étude minutieuse.
Bien sûr Vermer, parmi tous ces éléments visités, caressés, embellis par la douce lumière, n’a pas oublié celui qui nous est précieux entre tous : La peau humaine, celle de notre visage, de nos mains.
L’artiste, pour sa toile, a choisi de se concentrer sur un moment particulier; un moment jouissif ou décisif; celui où le jeune savant aux cheveux longs s’immobilise, laisse planer son regard, happé intérieurement par une joie sensuelle et profonde, saisi par la bonté et la générosité de la vie, de la lumière, ou encore rattrapé par une douce réminiscence qui lui prendrait la main pour ouvrir la porte de son cerveau à une idée de génie. Ce moment est vraiment très appelant. Au diable les heures consacrées pleinement au travail et au rendement ! Comme ce géographe de l’an de grâce 1669, sachons lever le nez, goûter les rayons de l’astre solaire, et laissons-nous guider par eux … comme des gamins ne portant encore aucune rol-montre au poignet. Le résultat risque d’en être étonnament bien meilleur !
En plus du travail sur la langue, l’écriture étant le résultat d’une maturation intérieure, j’aime bien le voir ainsi, aussi, l’artisan des mots, le poète, le blogueur, l’écrivain. Comme “Le géographe” de Vermeer, en pleine rêverie et l’outil à la main. Absent et pourtant tellement présent. Ici et ailleurs !
Commentaires
Quelle belle méditation à partir d'un tableau de Vermeer ! Merci Lily !
Je découvre pleins de choses avec cet article. Merci.
Interessant tout ce que tu nous donnes sur ce sujet....
Bpnne journée
Jean
"Jamais le soleil ne voit l'ombre" - Léonard de Vinci
Exposition Léonard de Vinci à la Pinacothèque de Paris jusqu'au 29 janvier.
Vermeer c'est aussi la Hollande qui part à la conquête des mers pour commercer avec le monde entier, ce géographe est aussi une figure emblématique d'une époque ( la compagnie des Indes) @ +
Bonjour Lily !
Je le trouve personnellement magnifique, ce tableau, car presque plus vrai que nature, presque une photographie; un véritable travail d'artiste mais aussi technique a été réalisé pour restituer aussi fidèlement les détails de la scène (de la lumière sur le globe aux plis du tapis...), de plus, j'aime quand une oeuvre d'art nous renseigne sur l'ambiance d'une époque.
J'aime aussi ton parallèle final avec l'artisan des mots, qu'on imagine sans mal adopter, pendant qu'il crée, la posture immobile que prend toute personne se laissant aller à la réflexion, à la réminiscence de quelque chose, à la recherche de l'imagination, ou tout simplement à la rêverie (qui a aussi sa place dans tout travail de création, bien sûr).
Belle journée à toi.
Merci de m'avoir fait découvrir ce tableau.
Bises.
FP
Une belle analyse détaillée du rôle primordial de la lumière !
Tu nous amène à VOIR ce que nous regardons souvent distraitement, merci beaucoup.
Très juste phrase de Bobin aussi.
Bonne semaine Lily, un beso
Tellement bien vu ...tellement bien dit ...
Toute oeuvre est vraiment le fruit d' une lente maturation ...quand tout est O.K on a l' impression que c' est l' esprit qui guide la main ...pourquoi tel geste plus qu' un autre ...? parce que ..!
Merci Lily de partager tes lumières ;
c' est toujours vivifiant de te lire ... tu décortiques et alors tout devient plus clair qu' avant à travers ton regard...:-)
De tout coeur je t' embrasse en désirant pour toi le meilleur pour cette nouvelle année
J'aime beaucoup ta "broderie", observer ainsi une œuvre picturale nous fait découvrir des détails insoupçonnés au premier regard, le peintre a du sourire à l'idée d'introduire ainsi par petites touches, des symboles, des références, des exercices de style... Merci Lily pour ce bon moment, un de plus ! Bises. brigitte
Bon week-end
Jean
Beau tableau et belle citation !
Oui, cherchons la lumière
Magnifique tableau, un tableau de Vermeer bien moins connu que les autres (en tout cas, moi je ne le connaissais pas) mais vraiment splendide. Comme tu le dis un vrai jeu de lumière et de clarté. Les artistes sont là pour dénicher la beauté là ou elle se cache, et j'aime beaucoup aussi la phrase de Bobin. Je t'embrasse Lily, bon week end
Ce tableau me plaisait déjà beaucoup mais alors là avec ton regard, ton interprétation, je me régale et le vois d'une manière plus élargie. Oui laissons flotter notre regard, prenons le temps de rêver ! C'est tellement bon ! Bisous et bon dimanche