L'oie d'or ou le rire de la Princesse
Par lilibellule le mardi 15 novembre 2016, 06:00 - Du grain sur le toit - Lien permanent

Le soir au fond des bois, savez-vous quoi ? … L’oie de Louis oit des histoires comme à la foire !* Des histoire à ne croire que si vous êtes nés d’un pépin de poire arrosé d’un peu d’espoir.
Pêches, pommes, poires, voulez-vous une de ces histoires ? Si c’est non, bien le bonsoir, mais si c’est oui, dites :“À toi la bobine de fil d’or, à nous l’histoire !”
Le fil d’or est pour moi ?! Bon, comme c’était il y a peu la Saint Martin, allons-y pour une histoire d’oie …
Il était une fois un homme qui avait trois fils. Le plus jeune avait été surnommé le Bêta, c’était comme ça, et il était la risée de tout le monde. Ses frères le prenaient de haut et se moquaient de lui par devant comme par derrière à chaque fois qu’ils le pouvaient.
I- Rencontres dans la forêt
Mais voilà l’histoire ! Un jour, le fils aîné s’apprêtait à se rendre dans la forêt pour abattre des arbres. Avant son départ, sa mère lui avait préparé une délicieuse galette aux oeufs et glissé dans sa musette une bouteille de vin. Lorsqu’il arriva dans la forêt, notre coupeur d’arbres rencontra un vieux gnome gris et sale. Celui-ci le salua, lui souhaita une bonne journée et dit :
- Donne-moi un morceau de gâteau et donne-moi à boire de ton vin.
Mais, malin, le fils lui répondit :
- Si je te donne de mon gâteau et te laisse boire de mon vin, il ne me restera plus rien. Passe ton chemin !
Lui-même s’en alla. Plus loin, il choisit un arbre et commença à couper ses branches. Très vite, avec la hache, il s’entailla le bras. Ouille, ouille, ouille ! Comme il perdait son sang, il se dépêcha de rentrer chez môman pour se faire mettre un pansement.
*
Plus tard, le deuxième fils partit dans la forêt. Lui aussi avait reçu de sa mère une galette et une bouteille de vin. Et lui aussi rencontra le petit homme gris qui lui demanda un morceau de gâteau et une gorgée de vin. Ce garçon-là répondit d’une manière aussi désinvolte que son frère aîné :
- Si je t’en donne, j’en aurai moins. Passe ton chemin !
Le petit homme, il le planta là et s’en alla.
Devant un arbre choisi, il brandit sa hache trois ou quatre fois et son tranchant le blessa à la jambe. Aïe, aïe, aïe !
*
Peu de temps après, le Bêta dit :
- Papa, laisse-moi aller dans la forêt. Moi aussi je voudrais abattre des arbres.
- Pas question, répondit le père. Maladroit comme tu es, tu n’iras nulle part !
Mais le Bêta insista, insista tellement que son père céda :
- Vas-y, mais s’il t’arrive quelque chose, j’te promets que tu recevras une belle raclée !!!
Sa mère lui donna une galette fade cuite dans les cendres à laquelle elle ajouta une bouteille de bière aigre.
Arrivé dans la forêt, le Bêta rencontra à son tour le gnome vieux et gris … Salutations et puis supplications :
- Donne-moi un morceau de ton gâteau et laisse-moi boire de ton vin. J’ai faim et soif.
- Je n’ai qu’une galette sèche et de la bière aigre, a répondu le Bêta, mais si cela te suffit, asseyons-nous et mangeons.
Ils se sont assis et le Bêta a sorti sa galette. Soudain à la place, est apparu un somptueux gâteau. Bien appétissant ! Puis, dans la musette ils ont trouvé du bon vin à la place de la bière aigre. Ils se sont régalés, ont bu tout leur saoul et le vieux bonhomme a conclu :
- Tu as bon cœur ! Ça me plaît, alors je vais te faire un cadeau. Regarde le vieil arbre, là-bas. Si tu l’abats, tu trouveras quelque chose dans ses racines.
Et pfft, salutations et disparition.
Le Bêta s’est approché de l’arbre et l’a abattu. Faut croire qu’il était adroit ! Comme il regardait entre ses racines, il a aperçu … une oie aux plumes d’or ! Il l’a sortie, l’a mise sous son bras et s’est dirigé vers une auberge pour y passer la nuit.

L’Oie, Paul Gauguin, 1889 Peinture à la tempera sur plâtre H.x L. x P. : 0,53 x 0,72 x 0,20 m
Musée des Beaux-Arts de Quimper
II- L’aubergiste avait trois filles. Celles-ci, en apercevant l’oie, furent fort intriguées. Elles auraient bien voulu avoir chacune une des plumes d’or. “Je trouverai bien une occasion de lui en arracher une”, pensa la fille aînée. Et lorsque le Bêta sortit, elle attrapa l’oie par une aile. Oh, sa main ! Restée collée à l’aile … Impossible à détacher !
La deuxième fille est arrivée, elle aussi voulait avoir une plume d’or. Dès qu’elle a touché sa sœur, vous devinez … Collée à son bras ! Puis la troisième, à son tour, s’est approchée, toute aussi envieuse.
- Ne viens pas ici ! Arrête-toi ! criaient ses sœurs.
Mais la benjamine ne comprenait pas pourquoi elle ne devrait pas approcher. Elle se demandait : “Pourquoi pas moi aussi ? ” Elle s’est avancée, et dès qu’elle a touché sa sœur, collée de chez collée ! La main sur le bras ! Toutes les trois ont donc été obligées de passer la nuit en compagnie de l’oie.

L’oie de Gauguin
III- Le lendemain matin, le Bêta prit son oie dans ses bras et partit, sans se soucier des trois filles qui y étaient collées bout à bout. Les voilà donc obligées de courir derrière lui, de gauche à droite, et de droite à gauche, partout où il lui plaisait d’aller. Dans les champs, ils rencontrèrent un curé qui, voyant ce défilé étrange, se mit à crier:
- Vous n’avez pas honte, “petites dévergondées”, de courir ainsi derrière un garçon dans les champs ? Vous croyez que c’est convenable ?
Et il a attrapé la benjamine par la main voulant la séparer des autres. Dès qu’il l’a touchée, paf ! il s’est collé à son tour et a été obligé de galoper derrière les autres.
Peu de temps après, ils ont rencontré le sacristain. Qui était, ma foi, très surpris de voir le curé courir derrière les filles. Il a crié :
- Dites donc, monsieur le curé, où courez-vous comme ça ? Nous avons bientôt un baptême à célébrer, vous l’avez oublié ?!
Puis, il s’est approché de lui, l’a pris par la manche et … paf ! il est resté collé à son tour.
Tous les cinq couraient avec ardeur, les uns derrière les autres, lorsqu’ils ont rencontré deux paysans avec leurs bêches qui rentraient des champs.
- Au secours, a crié le curé. Par pitié, détachez-nous, le sacristain et moi. Mais à peine avaient-ils touché le sacristain que … Pif, paf ! Même scénario ! Ils étaient maintenant sept à courir derrière le Bêta qui tenait joyeusement son oie dans les bras.

IV- La drôle de farandole est arrivée dans une ville où régnait un roi père d’une fille unique. Celle-ci était si emplie de tristesse que personne n’avait jamais réussi à lui arracher un sourire. Le roi avait fait proclamer sur la place qu’il donnerait sa fille à celui qui réussirait à la faire rire, mais en vain. Le Bêta l’apprenant, se dirigea aussitôt vers le palais, avec son oie et toute sa suite. Dès que la princesse aperçut ce défilé de oufs, elle éclata de rire. Vraiment très fort, comme un robinet qui n’a pas laissé couler d’eau depuis longtemps.
Le Bêta réclama aussitôt le mariage, normal ! Mais, mais … Le roi n’avait pas envie d’un tel gendre. Il tergiversa et fit des manières, pour déclarer finalement que le Bêta devait d’abord trouver un homme capable de boire une cave pleine de vin.
V- Le Bêta pensa alors que le petit bonhomme gris serait certainement de bon conseil. Qu’il consentirait peut-être à l’aider. Alors il regagna la forêt. À l’endroit précis où se trouvait l’arbre abattu par le Bêta, était assis un homme au visage triste. Le Bêta lui demanda de ses nouvelles.
- J’ai une grande soif, répondit l’homme, et je n’arrive pas à l’étancher. Je ne supporte pas l’eau. J’ai bu, il est vrai, un fût entier de vin, mais c’est comme si on faisait tomber une goutte sur une pierre chauffée au soleil de midi en plein juillet.
- Ah, si c’est ça, je peux t’aider, dit le Bêta. Viens avec moi, tu auras de quoi boire.
Il l’a alors conduit dans la cave du roi, pleine de vin. L’homme a commencé à boire, puis il a bu, il a bu, jusqu’à plus soif. À la fin de la journée, plus une goutte, il avait tout fait disparaitre !
Le Bêta a réclamé à nouveau le mariage promis, mais le roi biaisait encore : un tel simplet, un tel dadais pouvait-il devenir son gendre sans qu’il en éprouve du ridicule ? Pour éviter cela, une nouvelle épreuve s’est ajoutée aux autres : amener au palais un homme capable de manger une montagne de pain. Le Bêta n’hésita pas une seconde. À l’endroit habituel de la forêt était assis un homme, qui serrait sa ceinture d’ un air très contrarié :
- J’ai mangé une charrette de pain, mais c’est comme une miette pour moi. Mon estomac crie toujours famine et je n’arrive pas à le calmer.
Le Bêta très heureux de l’entendre lui a lancé gaiement :
- Lève-toi et suis-moi ! J’ai de quoi combler tout ça.
Il a conduit l’homme et sa grande famine dans la cour royale. Entre-temps, le roi avait fait apporter toute la farine du royaume et avait commandé à ses boulangers une montagne de pain. L’homme de la forêt s’est approché et s’est mis à dévorer allégrement. À la fin de la journée, il avait tout englouti.
Le Bêta, qui ne quittait pas des yeux le sourire de la princesse, pour la troisième fois, a demandé sa main au roi. Celui-ci, lâchement, s’est dérobé encore. Son gendre devait être capable de trouver un bateau qui saurait aussi bien se déplacer sur l’eau, sur la terre ou dans les airs.
- Dès que tu me l’amèneras, le mariage aura lieu, dit-il en pensant que c’tte affaire-là était absolument impossible.
Le Bêta, tranquillement, est reparti dans la forêt retrouver le vieux gnome gris.
- J’ai bu pour toi, j’ai mangé pour toi, a dit le gnome toujours assis. Et maintenant je m’en vais te procurer ce bateau. A cause du repas partagé qui était si bon.
Peu de temps après, le prodige est arrivé : un magnifique bateau qui naviguait très bien sur l’eau, mais aussi sur la terre et, plus incroyable encore, dans les airs ! Devant ce spectacle inédit, le roi, charmé, eu hâte de marier sa fille à cet homme.

On dit que la princesse a beaucoup ri durant la noce.
Elle a ri aussi après et encore après.
Chaque jour, elle riait pas moins de quarante fois.
Ses enfants, ses petits-enfants, ses arrières petits-enfants s’en souviennent encore.
Au moment de mourir, elle a fermé les yeux et est parti dans un joli petit rire.
Croyez-moi, ça, ça ne s’invente pas !
Conte merveilleux des frères Grimm avec adaptation personnelle.
*Note introductive inspirée de Raymond Devos “Ouï dire”

William Adolphe Bouguereau (1825-1905) La gardeuse d’oies (1891)
Commentaires
il était une f'oie, beau conte, j'aime lire ou entendre, venu des âges anciens il arrivent chargés ...
Belle histoire ! Merci pour le partage.
Le conte y est.
Je ne connaissais pas ce joli conte..Merci !
Un joli conte revisité, comme on les aime
Les beaux contes font les bons amis...
Oh que j'aime la façon dont tu l'as réécrit, qui lui donne une saveur spéciale, très.
Tant de fois, on l'oublie parfois, le rire peut nous sauver....
Tout ce qui est partagé avec joie, le rire comme le pain et le vin nous met du baume au coeur. Merci Lily pour ce conte que tu devrais enregistrer pour l'écouter à la veillée ( mais oui, le feu est allumé ! )
Très très beau conte, riche d'enseignements... J'aime en plus beaucoup tes mots, particulièrement "le défilé de oufs" et découvre avec joie l'oie de Gauguin. Bises, à bientôt, merci Lily. brigitte