Ces deux frères étaient des agriculteurs. Ils cultivaient, récoltaient tout ensemble et mettaient leurs revenus en commun. Un malentendu commença un jour à s’élever entre eux au sujet des heures de travail fournies par chacun comparées à ce que leur famille mangeait et dépensait. L’un trouvait qu’il travaillait trop pendant que l’autre estimait qu’il prenait moins de plaisir que ses amis et voisins. Et puis s’ajoutait ceci et cela… Broutilles après broutilles, le fossé se creusa entre les deux familles, jusqu’au jour où une vive discussion éclata. Les noms d’oiseaux volèrent en tous sens ! Puis un lourd silence s’installa qu’aucun des matins suivants ne réussit à rompre.

corneille_m.jpg Les semaines passèrent, grises et monotones. Un jour, quelqu’un cogna à la porte du frère aîné. C’était un homme de bras qui cherchait du travail. Réparations, entretien, toitures, muret, peintures, tout était bon pour lui.
- Très bien répondit le fermier, j’ai justement un travail pour toi. De l’autre côté, là bas, vit mon frère cadet. Il y a quelques semaines, il m’a insulté, de façon outrancière et injuste. La relation est rompue. C’est triste, mais c’est ainsi, je ne me vois pas lui pardonner. Plutôt me venger. Mais comme ce serait ajouter du malheur au malheur, je préfère ne plus le voir. Alors ce pilot de pierres à côté de ma maison, là, je voudrais qu’il serve à construire un mur de deux mètres de haut, pour être tranquille et oublier tout ça

L’homme de bras lui dit :
- Je crois que je comprends la situation. Si vous me fournissez le matériel, je vais réaliser ce que je sais faire de mieux.
- Tope-là, mon gars, je sens que je peux te faire confiance. C’est bon pour moi, seulement je dois partir une semaine en cure pour mes bronches. Ma femme a décidé de m’accompagner pour aller voir sa soeur qu’habite tout près de Bagnère-de-Luchon. Je vous retrouverai dès mon retour. En plus, si vous voulez bien nourrir le chien ça m’arrangerait beaucoup, car quand la cure a été fixée, je pensais demander à mon frère, mais maintenant ….

^^^
vvv

En fin de semaine, lorsqu’il revint des Pyrénées, l’homme s’aperçut d’abord que les outils étaient propres et bien rangés, l’emplacement du pilot de pierres avait été balayé, le travail devait être terminé. Mais quelle surprise ! Au lieu d’un mur de deux mètres de haut, un pont avait été construit au-dessus d’un petit ruisseau qui, au printemps, les obligeait pour se retrouver, soit à faire un long détour, soit à traverser à l’aide de bonnes cuissardes avec les plus petits dans les bras. Dans le clair de lune, le frère cadet sortit de sa maison et courut vers son aîné en s’exclamant :
- Tu es vraiment formidable ! Faire construire un pont alors que nous étions si fâchés ! J’ai d’abord été très surpris, maintenant je suis fier de toi !

Ils se tapèrent longuement sur les épaules en riant, proposant de rentrer boire un coup ensemble, quand l’aîné aperçut l’homme de bras qui mangeait un sandwich assis sur la bequotte* dans le hangar à bois. Son sac à ses pieds, il était prêt à empocher son dû et à partir.
- Tu sais, il y a du travail ici, pour toi, sur la ferme, si tu veux rester.

L’homme sourit et dit :
- Merci, je voudrais bien rester, mais j’ai d’autres ponts à construire !

***

* Bequotte : chèvre pour scier le bois.

***

Caillebotte-Nasturce

Nasturce ou cresson de fontaine, Gustave Caillebotte

Un joli pont pour des petits pas …