Les framboises (suite et fin)
Revenir sur la culture des framboises, autrefois dans sa famille, laisser monter les souvenirs, les sensations, le plaisir et la fatigue du passé …
Au fil des années, à partir de 1966, les rangs de framboisiers se sont multipliés dans trois champs, à droite et à gauche du petit bois de châtaigniers et juste en dessous de la sablière. Des “Lloyd Georges, des “Malling Promises” et quelques “Septembers” sur un peu plus de deux hectares. Une aventure qui allait durer une quinzaine d’années. (Pour lire le début 9 juin, la suite le 19)
Un pâtissier d’Angoulême avait acheté leurs premières récoltes pour faire des tartes, du coulis, des sorbets et peut-être même quelques macarons. Ses grands-parents et sa grand-tante souhaitèrent lui rester fidèles, cependant il était nécessaire de trouver un autre débouché plus important.
Un établissement dans le sud-ouest du département, spécialisé dans les marrons glacés, commercialisait aussi des fruits au Cognac, prunes et fruits rouges. Ses dirigeants acceptèrent l’achat des framboises et proposèrent aussi leur transport en camion. Ils fourniraient eux-mêmes les plaquettes en carton et souhaitaient des fruits fermes, pas trop avancés, afin qu’ils gardent leur tenue dans les flacons de liqueur.
Tata Yvette, sa grand-tante, prit alors son vélo pour se rendre chez quelques femmes des environs et leur proposer un petit emploi saisonnier, quatre jours environ par semaine. Pour certaines, c’était une aubaine ! Elle leur expliqua sur le terrain la délicatesse du fruit, à cueillir avec les deux mains, le tri à opérer entre les “belles”, bien fermes, à poser sur un seul étage dans une plaquette, et les trop mûres, à mettre dans une petite cuvette pour faire “du jus”. Elle ajouta qu’il fallait bien soulever les feuilles, dans tous les sens, car de très beaux fruits pouvaient se cacher derrière et à la prochaine cueillette, ils seraient trop avancés. Il fallait donc à la fois prendre son temps et malgré tout être rapide. ” Le premier jour, ajoutait-elle, vous en mangerez certainement, mais après vous en verrez tellement, que cela ne vous fera même plus envie.”
Tonton Gaston, ou un de ses fils, avait fabriqué et installé des anses sur des cageots en bois léger et dans ces “paniers” on pouvait glisser quatre plaquettes cartonnées, deux superposées à droite et deux autres à gauche. La cuvette “à jus” avait sa place juste au milieu. L’ainé des cousins fabriqua une petite remorque à pousser ou tirer à la main pour remonter des champs jusqu’au hangar, une huitaine ou une dizaine de cageots et un seau “de jus”.
Lily cueillait les fruits, comme tous le monde, mais d’emblée elle fut chargée, en plus, de remonter le panier des femmes en haut du champ, d’installer les plaquettes dans les cageots de la remorque et, quand celle-ci était pleine, de la remonter jusqu’au hangar à deux cents cinquante mètres environ. Vers 18 heure, le camion arrivait et il fallait aider au chargement de tous ces cageots. L’employé, au passage, les pesait et notait à la fin le poids de la récolte du jour. C’était régulièrement un étonnement pour chacune.
- Deux cents soixante huit kilos !
- Rôhh! On a ramassé tout ça ! Elles paraissent si légères dans la main, mais c’est qu’il y en a beaucoup !
La plus grosse journée, entre toutes, Lily s’en souvient, le gars du camion a annoncé :
- Trois cents quatre vingt cinq kilos ! Là, vous avez fait fort !
Oui, ils avaient fait très fort. Lily se souvient parfaitement de toutes ses allées et venues, en bas des rangs, lorsqu’on l’appelait pour changer le panier, en haut du champ, pour charger la remorque, le long du chemin, où elle n’avait guère le temps de regarder les sauterelles, puis sous le hangar où il fallait décharger les précieux cageots et les installer au frais sur de longues tables. Le soir, elle était vannée, fourbue, mais il fallait encore préparer les paniers du lendemain et laisser le hangar propre et rangé.
Certains jours la pluie ou le soleil les accablaient trop, alors les femmes arrivaient dès sept heure du matin, pour faire une pause entre midi et trois heure, l’après-midi, mais des coups de soleil, elle en a tout de même attrapés quelques uns avec sa peau claire. “Il ne faut pas te dénuder les bras, comme ça tu seras protégée, lui répétait sa grand-mère. Elle répondait seulement, en haussant les épaules : Mais on crève de chaud !…”
Parfois elle finissait par en rêver la nuit : des rangs et des rangs interminables, des paniers, des cageots, des plaquettes à transporter sans arrêt. D’autres fois, il était impératif d’ y aller le dimanche après-midi en famille, car les fruits ne pouvaient attendre. Durant quatre à cinq semaines ainsi, la nature et la nécessité de travailler commandaient et leur obéir ne se faisait pas toujours de gaité de cœur. Le meilleur moment, pour Lily, était l’annonce du poids de fruits ramassés dans la journée. Pfuiou !! Tout ça !… Il ne restait plus alors qu’à vaquer tranquillement sous le hangar, en savourant parfois le plaisir que demain, ce serait pause !
Pourtant lorsqu’on lui demandait ce que faisait sa famille, elle trouvait une certaine fierté à répondre : - Ils font la culture des framboises.
- Pour faire de la confiture ? demandait-t-on souvent.
- Non, non, poursuivait-elle, elles sont préparées au Cognac !” Très classe, n’est-ce-pas ?!
Et puis, l’âge, la maladie, les séparations inévitables ont fait abandonner progressivement les cultures sur ce bout de terre sablonneux de Charente.
Une quinzaine d’années plus tard, alors que la ferme avait été vendue, Lily a souhaité faire son petit retour aux sources. Gentiment, elle a parlé avec un des “nouveaux” propriétaires. Un homme jeune, aimable qui tout d’un coup dans la conversation dit, avec une certaine lueur dans les yeux : “Il parait même qu’autrefois, il y avait des framboises dans les champs ! Oui, des framboises !… On en a retrouvé quelques pieds et les gens des alentours nous l’ont confirmé.”
Des framboises ! Ah, oui … Lily a simplement ajouté en riant : “Je les ai ramassées pendant des années ! Durant mon enfance, mon adolescence et même au-delà …”
Que le temps est un peu “cruel”, parfois ! Il parait même qu’autrefois, il y avait … des machines à vapeur et des voitures à cheval !
Commentaires
Notre jardin est envahi de framboises pour notre plus grand bonheur!
certaines pages se tournent, elles nous font prendre conscience que le temps est passé. Mais je suis certaine Lily que tu ne manges pas les framboises de façon anodine et qu'elles ont au fond de ton coeur, ce goût de l'enfance qu'on n'oublie jamais
ceci me rappelle mon enfance où il fallait aider mon père aux travaux des champs et cela se faisait sans gentillesse ni poésie .... Mon père n'était pas causant et avait bien peu de reconnaissance pour nous.
ce fut pour moi une grande souffrance de travailler avec lui, et comme pour Lily, c'était difficile physiquement. Il ne fallait pas se plaindre !!! . Comme j'aurai aimé pouvoir inviter mes copines ..., jouer, au lieu de cela, il fallait aider ... Ce temps est révolu.
je ressens cette dureté de la tâche en te lisant Lily.
C'est une saveur lourde de souvenirs...
Mais riche aussi!
Merci pour ce beau récit. gros bisous. laurence.
souvenirs de l'enfance
qui nous semblent si loin et si proches à la fois
il suffit parfois d'un parfum
du gout d'une framboise par exemple
pour que tant de souvenirs
remontent à la surface.
Quel joli récit ! J'ai eu beaucoup de plaisir à le lire. A travers la douceur du récit on ressent la "pénibilité" du labeur. Très bien narré ! J'espère que tu nous feras partager encore des petits bouts de tes souvenirs.
10 juillet : Bonnes vacances ! A ton retour je serai encore en vacances en Maine et Loire pour quelques jours.
Au plaisir de te lire à nouveau ! Merci pour tes agréables coms sur mon blog. Bises Lily-framboises