Plusieurs jours auparavant, les deux maisonnées de la ferme bouillaient d’effervescence, pour ranger les hangars, faire le grand ménage à l’intérieur et préparer un excellent repas dont les batteurs se souviendraient longtemps. Alice, la doyenne, ayant une pièce à vivre plus spacieuse, recevait chez elle.
La veille, les hommes bousculaient les meubles pour installer les tréteaux, Alice plumait les poulets et Lily jouait des flûtes à droite, à gauche, toute excitée, souhaitant à sa façon préparer l’événement.
Le matin, une heure durant, elle guettait derrière la baie vitrée l’arrivée de la batteuse. Quand elle l’apercevait enfin, elle courait le dire à tous, fière de l’avoir vue la première.
Ensuite, la journée passait très vite. Les hommes travaillaient dans le bruit et la poussière, lançant parfois quelques plaisanteries en levant haut la fourche. Durant le repas, pas un ne manquait de complimenter chaleureusement la maitresse des lieux, également adroite cuisinière :
«Des tomates bien présentées, du poulet de grains … Ce n’est pas souvent qu’on nous sert un si bon repas pour les batteries. Vous nous gâtez ! »
Généreuse, Alice appréciait aussi beaucoup les compliments et savait remercier par quelques bons mots et de larges sourires !
Quant à Lily, elle aimait traîner autour de la machine, laisser couler la balle entre ses doigts, s’en faire des petites balles toutes légères avec des chiffons ou de vieux bas de sa mémé.
Un après-midi, un homme plus jeune que les autres, fourche à la main, tout en haut du pailler sur la remorque, l’avait regardée et lui avait sourit. Elle avait trouvé ça étrange et doux. Qu’un homme la regarde, elle l’insignifiante gamine, cela avait de quoi la surprendre, mais qu’en plus il lui sourît, voilà qu’elle était ébahie et n’osait le montrer. Un simple sourire, mais vrai et tellement beau ! Lily en était toute fière et remuée.
A la campagne, à cette époque, le travail commandait beaucoup et on ne souriait guère …

La batteuse en 1966. Photo aimablement cédée par J-Jacques Martin et visible sur le site “La batteuse racontée à mes petits-enfants”.