Conclure, faut-il conclure en quelques mots ?…

Face à un conte, il importe d’abord de se laisser effleurer, toucher, remuer dans sa sensibilité, sans chercher trop vite à capturer le “bel oiseau”. Les contes dans leurs structures, leurs symboles, leurs personnages et le choix de leurs mots proposent souvent des niveaux de lectures alimentant une réflexion  plus riche, plus subtile que la morale.

Quel plaisir que d’être un peu dérouté par un récit ! Nous avons, chacun, nos forêts à traverser, des montagnes à atteindre après avoir navigué par delà les mers et marché par delà les collines. Bon là Lily en rajoute des tonnes, mais pourtant c’est ainsi que les contes nous promènent, bien souvent !…

Terra-botanica-graminées

Ruban de graminées au parc Terra Botanica; un billet suivra.

Le récit de Tagore (lecture ici) semble d’abord une méditation sur deux attitudes fondamentales face à la vie : Celle du mendiant, que nous avons tous au fond, qui attend beaucoup des autres mais n’ouvre guère son sac pour donner; celle du prince qui affecte la largesse, mais garde le coeur sec et répugne à avoir besoin des autres.


Le poète ici s’amuse à inverser les rôles. Le prince, descendu de son carrosse, ne cherche pas à éblouir, mais il propose au mendiant une autre forme de relation, le don. Celui-ci, surpris, fouille sa besace, y trouve  au fond un tout petit grain de blé. Il ne méprise pas cette toute petite chose, car tout chez lui est petit. Son espace, sa table et sa fierté. Bien sûr, chacun va penser “Son geste est plus important que la taille de ce qu’il donne”, mais justement parce que ce qu’il donne est minuscule, ce don lui a réclamé une  humilité bien plus grande. Imaginez, oseriez-vous donner cinq centimes à une personne ? Vous auriez, à raison, peur que l’autre se sente cruellement humilié …


Pourtant, de toutes petites choses ont parfois le pouvoir d’éveiller en nous de belles émotions, un caillou, une fleur, une goutte de rosée, un sourire, un regard … Ici c’est une graine, avec toute la charge symbolique qu’elle représente, surtout pour les occidentaux qui mangent quotidiennement du pain. Une graine riche de tant de promesses lorsque elle est mise en sac et engrangée avec d’autres ! Le conte est donc aussi une méditation sur le regard que l’on porte sur le petit, le minuscule, ce qui d’habitude compte pour “des clopinettes”.

Sauge

Enfin, le conte amène à une troisième “méditation” plus existentielle, si l’on n’a pas peur des “gros mots” (!) Elle touche à la véritable valeur de ce que nous donnons. Le mendiant, persuadé qu’il n’a rien à donner, offre tout de même un petit grain à ce voyageur circulant en carrosse doré qui ose s’approcher de lui et lui parler. Sans être témoin oculaire de la scène, on imagine très bien l’émotion du prince. Quel homme que ce mendiant, doit-il penser ! Il aurait pu m’insulter, au lieu de cela il reste digne, généreux et plein d’humilité ! Pour honorer sa richesse de coeur, le prince lui fait un cadeau princier : de l’or, oui mais à la mesure de ce que l’autre a offert, afin de ne pas l’écraser, cela va de soi.

Quant au mendiant, - celui qui sommeille en chacun de nous !… - ébloui par ce minuscule cadeau, il s’éveille à la vraie bonté; il s’aperçoit, avec un soupçon d’amertume, qu’au lieu de donner un tout petit grain de quelque chose, il aurait pu donner de lui-même : un sourire, une chanson, une histoire, de la chaleur humaine, de l’amitié.

“Ah, que ne t’ai-je donné mon tout ?” C’est vraisemblablement un cri du coeur ! Il est magnifique. Et ambigüe, comme tout ce qui est lié à notre humanité …

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Van Gogh (1853-1890) “Champ de blé aux corbeaux” 1890

Très heureuse d’avoir parcouru ce petit bout de chemin
Avec vous, “Princes et Mendiants” !
Ha, ha ! Mes amis blogueurs !