La cigale et son talent
En octobre dernier, j’entendais un chroniqueur radio nous parler d’économie et d’air du temps, tout en filant une fable de La Fontaine. L’exercice pertinent et des plus agréables m’a plu. Énormément. Au point que d’une étagère j’ai fait descendre mon recueil qui soupirait d’ennui depuis toutes ces années où je l’avais mis au rencart. Enfin, disons que La Fontaine et moi sommes de vieux amis qui, depuis la fac, tous les ans environ, nous téléphonons pour nous dire :”Il faudrait vraiment qu’on prenne le temps de se voir et d’échanger plus souvent !” Hum …
Au livre premier, durant ce mois d’octobre, je me suis donc attardée avec deux charmantes bestioles, qui à priori dans la vie ne se rencontrent guère : La cigale et la fourmi !
Les récitations et le rabâchage de cette fable, dans nos jeunes années, ont certainement pour beaucoup occulté les détails. Disons tout de suite que La Fontaine est un naturaliste plein de fantaisie, puisant dans le patrimoine d’Ésope tout ce qui lui parait digne de satisfaire la curiosité, l’amusement et l’éducation du jeune Dauphin qui marche tranquillement vers l’âge de raison. A travers sa ré-écriture en vers ciselés et rythmés, il vise bien moins son instruction que le moyen plaisant de l’initier à la grande diversité des caractères humains et de leurs comportements les uns par rapport aux autres.
Nous savons tous cela - un peu tombé dans les oubliettes, certainement …- néanmoins relever les erreurs du fabuliste m’a amusée un moment. La cigale, par exemple, n’a jamais sucé que la sève des plantes; les mouches et les vermisseaux la laissent dans la plus parfaite indifférence. De même que les grains, les graines et les mi-graines ! Elle meurt à la fin de l’été, après avoir chanté tout son saoul et crevé les tympans de quelques un(e)s, n’est-ce pas Monika !… La fourmi, bien au chaud dans sa fourmilière, ne s’en émeut guère, elle a d’autres pucerons à fouetter ! De toute façon, elle ne pourrait entendre la plainte de la “malheureuse”. Deux vies, donc, que tout oppose ! Mais voilà, justement, pour une mise en scène, quoi de plus intéressant ? [ Un peu comme un riche tétraplégique qui aurait besoin de l’attention et des soins d’un banlieusard sorti de prison et d’origine Sénégalaise, mais je m’écarte du sujet …]
Pour l’heure, rafraîchissons-nous la mémoire en relisant les vers archi-connus, que pléthore d’humoristes ont interprétés à leur façon :
La cigale ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
“Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’(a)oût, foi d’animal,
Intérêt et principal. “ [ ill. G.Doré]
La Fourmi n’est pas prêteuse,
C’est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant,
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j’en suis fort aise,
Eh bien! dansez maintenant.
Savinkarova par Joe Untenecker
Notre enjoué La Fontaine, dont la vie doit beaucoup aux subsides et à la générosité des femmes, n’a certainement pas eu l’intention de montrer à son jeune ami qu’il fallait prendre exemple sur la fourmi, vivre en anticipant l’avenir, en accumulant biens et nourritures. On voit très bien que la bestiole, avec ses trois pouces de haut et sa robe de croque-mort, est d’un égoïsme affligeant ! Son “J’en suis fort aise” est un sommet de mépris.
Pourtant, à y regarder de plus près, il me semble que … La “morale” est plus subtile que nos à priori.
Pour creuser cette subtilité, précisons que La Fontaine ne s’adresse pas à un misérable à bout de force qui quémande un bout de pain dans la rue. Sa volonté est d’éduquer de la façon la plus plaisante et convaincante possible. Aux jeunes enfants de son époque et de la postérité, dont l’estomac repu leur permet de réfléchir à loisir, il veut montrer avec un réalisme saisissant, que chacun à une nature différente, des besoins différents et surtout des ressources intérieures pour faire face à ses besoins. Il importe donc, selon le fabuliste, d’apprendre à trouver en soi ses propres ressources, si infimes semblent-elles au premier abord, plutôt que d’attendre une générosité qui devrait venir de l’extérieur.
La cigale sait chanter, et bien qu’elle risque maintenant un pas de danse ou toute autre chose qui entre dans ses cordes. C’est son talent, sa richesse, la fourmi ne saurait en faire autant !
Yanquiel Ochoa Leiva “Captain Alving” Prix de Lausanne 2010
Photo Fanny Schertzer Wikipédia

Cette histoire est à conter aux jeunes enfants
et à tous ceux qui doutent de leur talent,
mais soyez intelligents,
ne la contez pas à tout venant,
et encore moins sans prendre de gants
à ceux qui errent dans le mauvais temps !
“L’hiver” (Musée du Louvre)
sculpture attribuée à Pierre Ier Legros
Photo : Urban sur Wikipédia
Commentaires
Quel plaisir de lire ton analyse Lily ! d’une des fables les plus connues de notre fabuliste, cousin de bibliothèque, tiens c’est vrai je le redescends aussi une fois par an environ voire moins, mais je le pense beaucoup plus, sans parler même de toutes les fables peu connues que je devrais découvrir, ma mère m’a offert un joli exemplaire l’an passé, j’irai lui dire bonjour très bientôt.
Ah la nature humaine, étrange et déconcertante parfois ! mère veilleuse et doucement accueillante d’autres fois …
La fourmi fourmillerait-elle de sagesse, de maturité malgré sa nature plutôt avare, tandis que la cigale, épicurienne et artiste aurait besoin qu’on lui remonte les bretelles de temps en temps ! Chiche !
Chacun sa route, chacun son chemin comme dirait le chanteur !
Pensées affables bullées !
Pour rester dans le propos, je vous propose de partager avec La Fontaine ce conte philosophique,
Chacun porte sa vision du monde
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Il était une fois un vieil homme assis à l’entrée d’une ville du Moyen-Orient. Un jeune homme s’approcha et lui dit :
- Je ne suis jamais venu ici ; comment sont les gens qui vivent dans cette ville ? Le vieil homme lui répondit par une question : Comment étaient les gens dans la ville d’où tu viens ? Égoïstes et méchants. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’étais bien content de partir, dit le jeune homme.
Le vieillard répondit : Tu trouveras les mêmes gens ici.
Un peu plus tard, un autre jeune homme s’approcha et lui posa exactement la même question.
- Je viens d’arriver dans la région ; comment sont les gens qui vivent dans cette ville ? Le vieille homme répondit de même : Dis-moi, mon garçon, comment étaient les gens dans la ville d’où tu viens ? Ils étaient bons et accueillants, honnêtes ; j’y avais de bons amis ; j’ai eu beaucoup de mal à la quitter, répondit le jeune homme.
Tu trouveras les mêmes ici, répondit le vieil homme.
Un marchand qui faisait boire ses chameaux non loin de là avait entendu les deux conversations. Dès que le deuxième jeune homme se fut éloigné, il s’adressa au vieillard sur un ton de reproche : Comment peux-tu donner deux réponses complètement différentes à la même question posée par deux personnes ?
Celui qui ouvre son cœur change aussi son regard sur les autres, répondit le vieillard. Chacun porte son univers dans son cœur.
contes philosophiques/Philosophie et spiritualité
“apprendre à trouver en soi ses propres ressources, si infimes semblent-elles au premier abord”
Très beau billet Lily, je suis sous le charme, et le commentaire précédent nous livre aussi un bien joli conte :”chacun porte son univers dans son cœur”,nous avons tous une richesse intérieure à retrouver et à vivre, il n’est pas nécessaire de courir bien loin ! Ces mots porteront ma journée à venir, MERCI. Bises. brigitte
Oui, ça fait du bien de se faire raconter à nouveau cette vieille fable et de lire ton interprétation, Lily ! Ça nous rappelle des vérités qu’on a parfois tendance à oublier, comme celle que chacun a en soi les ressources nécessaires pour répondre à ses besoins. Encore faut-il parfois (et là, je suis un peu en désaccord avec Lafontaine) accepter de partager avec d’autres ce que, en tant que fourmi, on a amassé lors des beaux jours de l’été - et savoir recevoir en retour le cadeau d’un chant (qui était peut-être tout ce qui manquait à notre bonheur ! )
D’un autre côté, on n’a jamais vu une cigale de dix-huit mètres !
La conclusion que tu tires de cette fable me paraît très juste : la cigale a des ressources que la fourmi n’a pas et, plutôt que de quémander, elle peut peut-être aussi compter sur elle…Certes la fourmi pourrait aussi lui apporter de l’aide, la joie de la cigale qui se mettrait à chanter sans doute lui ferait beaucoup de bien à elle aussi
Très belle analyse, je n’avais encore jamais vu cette fable sous cet angle! Alors, je vais apprendre à danser maintenant…
Pour Un chemin d’enfance de Marie Alloy, c’est effectivement un très joli petit livre et il faut vraiment aimer Corot pour en apprécier toutes les subtilités!
Merci Lily de ta visite et de ton gentil commentaire.
Je te souhaite une agréable semaine
Comme la tortue j’arrive un peu en retard et beaucoup a été si bien dit déjà.
Je retiens aussi: deux vies que tout oppose…complémentaires pourtant, dans la fable, dans la vie.
merci pour cette vision si encourageante de nos possibilités, même infimes.
Belle semaine à toi!
Cela fait toujours du bien de redécouvrir cette fable et de la voir sous un jour nouveau avec les yeux de l’ aujourd’ hui…et aussi d’ en tirer des parfums de vie à utiliser sans modération…C’ est le moment de prendre quelques résolutions..ç’ est pas si compliqué si on réfléchi bien…:-))
Le conte de ” contadiralire ” est aussi merveilleux …j’ aime .;
Bizzzzzz givrées Lily
Une manière bien originale ta façon d’interpréter ce conte ! Je trouve que tu as une vision des choses très positive et agréable. Eh oui chacun porte en soi un univers de richesse qu’il devrait développer tout au long de sa vie. Facile à dire mais pas à faire… Merci pour ces moments de réflexions enrichissants !
Bises Lily et à bientôt car il me reste encore quelques billets à dévorer