Syngué sabour, lever le voile
Je n’avais pas lu le livre, Prix Goncourt 2008, mais grâce à quelques amis, j’avais le titre dans un coin de ma mémoire. Alors quand j’ai su que le film passait aux 400 coups, je me suis précipitée …
Film franco-afghan de Atiq Rahimi (2013) avec Golshifteh Farahani, Hamidreza Javdan, Hassina Burgan …
Dans une maison dévastée aux pieds des montagnes de Kaboul, une jeune femme prie pour le retour à la vie de son homme qui, étendu presque à même le sol, sombre dans le coma. Vivant quotidiennement dans le dénuement et la peur, avec ses deux petites filles, elle décide de fuir dans un quartier éloigné pour chercher l’aide et la protection de sa tante.
Mais régulièrement cette belle femme, dont on ne saura jamais le prénom, revient à son domicile. Pour veiller l’époux, inerte et silencieux, et finalement, maintenant qu’elle peut le faire, lui parler !
D’une voix fatiguée, chaude et douce à nos oreilles, elle évoque d’abord ses difficultés matérielles, puis peu à peu se livre. Ses manques, ses souffrances, sa joie d’avoir été admirée par … d’autres. Les souvenirs affleurent et on assiste à la lente mise en récit de ses épreuves. Sa sincérité nous bouleverse, nous ouvre les yeux une fois de plus sur la complexité des relations conjugales dans ces pays de fortes traditions et sur l’injustice faite aux femmes.
Par l’ironie du destin, le mari, guerrier souvent absent, intransigeant et dur, est devenu, dans l’encoignure d’un mur, “syngué sabour” - pierre de patience - ce caillou qui, selon une légende, se pose devant soi afin de lui murmurer tous ses secrets, ses espoirs, sa douleur. Jusqu’à ce qu’il éclate et que la personne se sente enfin libérée ! Ici, à Kaboul, derrière les bâches plastiques qui tiennent lieu de vitres, la fin, quoique un peu inattendue, n’apporte pas vraiment la libération, mais un souffle d’espoir. Un souffle d’espoir qu’il convient d’entretenir comme la chose la plus précieuse, pour eux et pour nous, à l’aube de ce XXIe siècle.
Ce film, en VO sous titrée, sur un sujet peu réjouissant, est pour moi, un grand coup de coeur ! Mon mari appréhendait les longueurs et le pathos, mais nous avons été tous les deux sous le charme.
D’abord certainement grâce à cette merveilleuse actrice : Golshifteh Farahani, française, d’origine Iranienne. Bouleversante de retenue, au début, puis de sincérité et de sensualité. Avec ce corps plein de grâce qu’elle recouvre d’une burqa pour sortir et ce beau visage, où passent tour à tour la lassitude, la peur, la colère, le dévouement, mais aussi une douceur exceptionnelle.
Ensuite on reçoit en plein coeur les mots, la voix. Les confidences qui font mal et délivrent et peu à peu la liberté d’une femme qui voudrait partager le plaisir en même temps que la paix et qui ne se résigne pas vraiment. Qui sait même se montrer habile en certaines circonstances. Ne pourrait-on pas dire que ce film est un vibrant hommage à la parole, celle des femmes en particulier, à leur façon de laisser couler les mots pour ne pas laisser se pétrifier la vie et surtout l’amour ? Quelle leçon de liberté pour tous, quelque soit notre sexe ou le pays dans lequel nous vivons !
Enfin, les couleurs chaudes des tentures, des vêtements - contrastant fortement avec les décors réduits et les extérieurs ravagés - et surtout la mise en scène inventive de la femme, égrenant ses manques et dessinant les chemins de son désir, rendent ce film intimiste très esthétique, profondément beau, malgré la violence de la guerre extrêmement palpable.
En sortant d’un tel film, les mots jaillissent et on a besoin de les partager …
Commentaires
L’affiche du film est sublime, quelle beauté, quelle harmonie, quelle présence dans le regard de cette femme ! Je vais regarder si ce film passe près de chez moi, sinon je pourrai lire le livre… Belle journée Lily. brigitte
pierre de patience, une femme qui révèle en creux, dans l’absence, ce que l’oppression tait et tue. donner un visage à une héroïne littéraire est toujours difficile.
Je n’ai pas encore vu le film, mais j’avais essayé de lire le livre. J’ai dû l’abandonner, tellement elle m’avait paru dure et difficile, la vie évoquée par cette femme. Peut-être que ça passera mieux par l’écran ? J’ai un peu peur…
Bonsoir Lily,
oui un très beau film sur la parole et la liberté.
Un film avec de superbes images et une actrice éblouissante.
Je lirais le livre que l’on m’a prêté !
Bisous
Des thèmes qui me tiennent à coeur… Ton article me donne envie de lire le livre, (car je doute que le film passe dans ma petite ville). A bientôt Lily !
Ce film a l’air très bouleversant, mais tu donnes envie de le voir. Est-ce que le livre a le même titre?
A lire et à voir.
Le temps me manque en ce moment.
Mes possibilités pour aller au cinéma voir quelque chose de bien sont peau de chagrin. Je verrai peut-être celui-ci cet été…
J’aime l’écriture sèche et dépouillée de Atiq Rahimi. “Terre et cendres” fut pour moi une révélation (bien plus que Syngué sabour que j’ai aussi apprécié).
J’ai lu le livre et tu me donnes envie de voir le film
Je pense lire le livre et faire mes images en toute liberté, et à mon rythme - même si l’affiche de ce film est lumineuse.
C’est intéressant de voir comment chacun se positionne, sur le thème que tu nous soumets.
J’avais aimé le livre, mais ne l’avais pas vraiment mémorisé, et j’ai aimé le film sans me souvenir du livre… peut-être parce que c’est un livre qui ne mettait pas beaucoup d’images dans la tête… alors on ne reconnaît rien…
Probablement difficile de mettre cette histoire en film…
mais super réussi, fascinant, beau, sensuel… une actrice formidable qui porte le film avec intensité… et très intéressante aussi l’idée que ce soit celui qui a écrit le livre qui ait fait le film.
Réflexion qui me venait souvent durant le film : là, enfin, elle se permet comme une démarche de psychothérapie, la parole qui soigne… mais triste de se dire que dans certains coins de la planète, la seule possibilité de thérapie offerte aux femmes ne soit que veiller un comateux… et encore, même là, elle est exposée aux dangers !
Intrigants aussi ces liens d’interdépendance entre eux, de voir comme même dans cet état, il peut la protéger ou la menacer…
J’ai beaucoup aimé le personnage du jeune aussi, embarqué dans ce monde de mâle violence, hyper attendrissant d’humilité, de soif de tendresse, d’aptitude à aimer…
L’affiche est sublime… A part ça j’ai lu le livre déjà trois fois. Je ne sais pas pourquoi mais c’est vraiment un livre qui me touche. Et puis cette idée de pierre de sabour je l’a trouve vraiment fabuleuse. Quand on lui a tout dit, ses souffrances, ses douleurs, ses doutes, elle se casse et on est guéri !! Fabuleux, non ?
Pour le film je ne sais pas si j’ai envie de le voir, peur qu’il détruise l’image que le livre a construit en moi…
Bonne semaine Lily
Je rattrape mon retard en lisant tes anciens billets et quelle bonne idée ! Je viens de découvrir l’envie de lire le livre et d’aller voir le film. Il me semble qu’ils se complètent. L’affiche est sublime ! Merci Lily infiniment ! Tes billets m’aident, me font du bien, m’apporte le brin d’espoir que parfois (trop souvent !) je perds…