Sur la petite île égyptienne d’Eléphantine vivait un être unique, seul, qui par sa taille et par son esprit était un enfant. Plus un bébé qu’il faudrait protéger, pas encore un grand qui réfléchit et commande, juste un enfant qui s’émerveille et vit simplement de bonté. Dans le noir, il était plongé depuis des milliers d’années, seul, assis à la manière d’un scribe. Dans le noir, il vivait paisible, serein, amoureux. Oui, amoureux de tout ce qu’il voyait à l’intérieur de lui qui l’émerveillait. Des paysages magnifiques, toujours changeants, de l’eau, des montagnes, des forêts, des animaux nageant, volant, bondissant. Tout cela suffisait à son bonheur.

Il se mit soudain à en parler à cet autre lui-même qui était en lui, un autre enfant juste un peu plus jeune mais avec le même doux visage. Le premier mot qu’il prononça de sa bouche fut « Lumière ! ». Et elle se répandit autour de lui, rose bleutée, comme les premiers rayons du soleil après la nuit. « Jour » fut le deuxième mot prononcé par l’enfant émerveillé. Et avec le jour apparut la chaleur, les couleurs et le temps qui passe. C’était magnifique, mais l’enfant s’aperçut à ce moment-là qu’il existait, qu’il avait un corps avec deux jambes, deux bras et deux mains. Et le froid lui engourdit un instant les mains. Il les regarda, les fit tourner sur elles-mêmes puis les frappa l’une contre l’autre pour se réchauffer. A cet instant, du claquement de ses mains naquirent le haut et le bas : le ciel et la mer se séparèrent. L’enfant souffla un peu dessus pour les éloigner et mieux les contempler en dehors de lui. De son souffle naquirent des milliers de bulles légères et multicolores. Les unes s’élevèrent dans le ciel en une multitude d’étoiles célestes, les autres allèrent s’enfoncer dans la mer et au contact de l’eau elles s’allongèrent pour devenir des poissons aux reflets de lunes, des méduses et des étoiles de mer.

L’enfant souffla encore et encore, pour le plaisir et parce qu’il ne pouvait plus s’arrêter tellement son bonheur était grand face à ce qui apparaissait autour de lui. Il se remit à parler pour nommer tout ce qu’il voyait auparavant au-dedans de lui : les arbres, les fleurs, les bêtes sauvages, les insectes, les oiseaux. Tout s’animait au fur et à mesure dans une fête de sons et de couleurs. Une espèce parmi les autres était particulière : certains êtres avaient un corps tout comme lui avec deux jambes, deux bras, deux mains mais une tête de bête sauvage : lion, crocodile, oiseau, bête à corne… L’enfant se dit que ceux-là, qui lui ressemblaient un peu, auraient du pouvoir sur les vents et sur les eaux, sur la terre et les animaux. Les dieux étaient nés.

L’enfant se reposa alors, mais c’est à ce moment-là que le soleil lui brula les yeux et qu’il devient aveugle. Plus rien, il ne voyait plus rien de ce qu’il était né de sa parole et de son souffle. A l’intérieur, dans son cœur, régnait les mêmes ténèbres et pourtant il ressentait une brulure d’amour. Ce n’était pas tristesse ou colère mais impérieux besoin de continuer à aimer, à créer. Alors il pleura, les premières larmes d’un être vivant, des larmes d’amour nées du besoin de créer.

Ses larmes tombèrent longtemps sur la terre sèche d’Egypte qui avait subi la brulure du soleil aux heures chaudes où Horus, le dieu du ciel, planait très haut dans les airs. L’enfant toucha la terre de ses mains. Du bout de ses doigts, il s’en saisit. Elle était devenue molle et douce. Comme ses yeux étaient éteints, que l’émerveillement ne pouvait plus venir de son regard, il pensa que ses mains pouvaient encore quelque chose. Aveugle, il mit tout son courage à modeler, façonner un être différent des autres. Un être avec un corps debout sur ses deux jambes, deux bras et deux mains pour qu’il puisse créer de la même façon que lui, mais aussi un être qui sache voir dans son cœur et parler comme il le faisait. Pour lui donner la vie, il lui donna un nom : « Terre arrosée de larmes ». Ce fut la première femme. L’enfant s’en réjouit mais il songea que les larmes abîmaient le cœur si on ne leur associe pas une force joyeuse, exubérante.

Alors l’enfant éclata d’un rire puissant qui atteignit chaque animal nageant dans les eaux, volant dans le ciel ou bondissant sur terre. Aussitôt, chacun vit apparaitre à ses côtés son double, juste un peu plus grand et à l’autre différence près qu’il était plus exubérant, plus enclin à faire bouger son corps et ses membres. L’enfant repris de la terre molle. Dans un grand sursaut de rire, il façonna le premier homme, puis il s’apaisât un peu et lui dit : « De cette façon, toi aussi tu créeras d’autres êtres à ton image, riant comme toi. Tu auras besoin pour cela et de ton rire et de « Terre mouillée de larmes ».

Depuis cet instant, beaucoup d’êtres qu’on dit « humains » sont nés de ces deux-là. Les filles pleurent souvent à cause des larmes de l’enfant qui les a modelées. Les garçons, eux, ont le rire facile. L’enfant potier, quant à lui, on ne sait pas bien dans quel corps il s’est glissé. Peut-être dans le tien, dans le mien, dans celui de ton voisin … Qui sait ?

Sources d’inspiration :
Ptah, démiurge de Memphis crée l’univers dans son cœur, puis par sa parole divine …
Un autre récit, narré dans les textes des sarcophages, nous dit que les hommes sont nés des larme du démiurge affligé d’une cécité temporaire …
Le dieu bélier Khnoum d’Eléphantine, « Seigneur potier » façonne toute la création sur son tour.