Ritratto_di_vecchio_con_nipote
Ghirlandaio, Tempera sur bois, 62 x 46 cm, 1488, Musée du Louvre.

D’abord, avouons-le, ce gros nez tubéreux et bourgeonnant au milieu du tableau provoque un effet de surprise ! Oh, quelle affaire !… Puis aussitôt notre regard est captivé et s’attarde avec bonheur. Il faudrait être bien insensible pour ne pas être touché  par cette œuvre de l’italien Domenico Ghirlandaio, conservée au Louvre. L’éclat du rouge, les contrastes, la lumière, le paysage à la fenêtre, l’intensité et la grandeur des sentiments représentés, tout cela nous maintient en arrêt et nous interroge sur les apparences, sur nos propres liens affectifs et finalement sur le sens de la vie.

Précisons - pour rassurer les âmes sensibles - que la vilaine tache sur le front du vieillard provient d’une malheureuse dégradation de la peinture et profitons-en pour expliquer un peu la technique - que Lily a utilisée, à son modeste niveau, pour réaliser quelques reproductions d’icônes.


La tempera s’effectuait sur des bois âgés - au moins 70 ans ! - traités pour être imputrescibles et dont les nœuds devaient être savamment maquillés. Les pigments de couleur liés au blanc d’oeuf, comme pour les icônes, s’étalaient sur plusieurs couches - jusqu’à sept ! - pour offrir richesse et douceur dans le modelé des visages, les nuances de la lumière, et pour assurer la conservation de l’oeuvre à travers les siècles. Cette technique, exigeant une grande maîtrise de la part de l’artiste, était réservée à l’expression de très nobles sentiments, à ce que les humains portent en eux de meilleur.

Maintenant regardons de plus près la scène …

Ritratto_di_vecchio_con_nipote

Deux âges opposés, l’enfance et la vieillesse, sont réunis en plan serré près d’une fenêtre, avec émotion et tendresse. Le grand-père et son petit-fils plongent chacun leurs yeux dans le regard de l’autre. Le monde pour eux n’existe plus ! Ils sont pleinement attentifs et abandonnés à la grâce de l’instant.
Le peintre choisit juste l’essentiel de cette relation pour nous l’offrir dans une grande proximité. Il  se sent tellement enrichi de ce qu’il voit devant lui, qu’il n’hésite pas à montrer avec réalisme les outrages du temps sur le visage du vieillard, les cernes lourds sous ses yeux, le front largement dégarni,  la verrue au-dessus de la tempe, les cheveux gris clairsemés et surtout le bourgeonnement du nez !
Quel nez, pauvre homme ! Personne ne souhaiterait être affublé d’une telle disgrâce … Pourtant l’enfant dans sa candeur l’ignore ou l’accepte pleinement. Il baigne dans la douceur et la paix dont son grand-père l’enveloppe dans un ” moment d’éternité”.
La pureté et la finesse des traits du garçonnet, l’or de ses cheveux, contrastent avec le masque de la vieillesse  en face de lui, mais quelle confiance et quel amour dans l’offrande de son regard et  le geste de sa main posée affectueusement sur la poitrine rassurante. Bien sûr, il ne sourit pas, mais son expression est bouleversante, une sorte de plénitude

En levant les yeux vers la fenêtre, on pressent volontiers que le grand-père songe avec émotion qu’il a lui-même été ce petit enfant fragile et tendre et qu’il voit se dessiner intérieurement le long et sinueux chemin de sa vie, les méandres difficiles pour parvenir au sommet. Certainement a-t-il quelques inquiétudes au coeur face à l’avenir … Mais il n’en dira rien; il redoublera simplement de tendresse comme un viatique pour la route. Lui-même n’a d’ailleurs certainement plus la force de regarder en avant, il se concentre sur l’instant, La communion avec le profond des êtres qui lui sont chers est l’ultime étape de sa vie … Son sommet.

Ritratto_di_vecchio_con_nipote

Voilà tout ça pour ça, pourrait-on dire,
mais ce n’est pas rien !
La richesse d’une destinée, bonheurs et malheurs mêlés,
s’évanouissant et prenant dans le même temps toute sa valeur
à travers l’intensité d’un regard de communion avec un être
encore au tout début de son chemin …
Voilà le chef-d’œuvre !