Plus je vous conterai ...
Conte, raconte ! ... Plus je vous conterai, plus je vous mentirai. Plus je vous mentirai, plus je vous dirai vrai ! D'ailleurs le conteur n'est pas payé pour vous dire la vérité. Place au conte !
Ma mère a mis au monde sept beaux enfants, trois garçons et quatre filles. Notre frère Louison a quitté momentanément la maison et cherche d'autres horizons. Pour fêter la nouvelle année avec mes deux autres frères et mes trois sœurs, on a décidé d'aller à la chasse aux canards. Mon frère ainé, Josselin, a pris un gros gourdin et Arnaud, un simple rameau. Dolorès a pris le balai de sa nièce (elle a plein de nièces, Dolorès). Sandrine et Pauline, plutôt fines, ont pris une couleuvrine ! Et moi, je n'en parle pas, j'avais pris des noix ! ... Quand on a été assez près des canards, sans être trop près, on a tous dit : "Un, deux, trois !" Et on a tous lancé ce qu'on avait dans les mains. Josselin a lancé beaucoup trop loin et Arnaud beaucoup trop haut. Dolorès avec le balai de sa nièce s'est tapée sur les fesses. Sandrine et Pauline n'étaient guère très fines avec leurs couleuvrines. Quant à moi, je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès, avec une noix, j'ai visé tout juste l'œil d'un canard et il est tombé, mort !
Dans les roseaux, il y avait trois barques. La première n'avait pas de bords, la deuxième était trouée et la troisième n'avait pas de fond. C'est celle-là qu'on a prise. On voulait se faire rôtir le canard pour fêter la nouvelle année, mais on n'avait pas de feu. Alors vous savez ce qu'ils ont fait ? ... Ils se sont tous approchés de moi et ils m'ont tapée, tapée très fort, jusqu'à ce que j'en vois trente-six chandelles ! C'est comme ça qu'on a pu faire du feu. Quand le canard a été bien rôti, bien mangé, on s'est tous mis à lécher les os, bien soigneusement, bien proprement. C'était pour qu'Arnaud puisse se faire des sifflets. Quand il a eu creusé-vidé-terminé, il en a essayé un. Aussitôt une multitude, tout un troupeau de lapins est arrivé et ils se sont assis sur leurs petits derrières. Curieux, Arnaud les a compté, il y en avait ... cent ! Étonné, Josselin a recompté, il y en avait ... cent ! Admirative, Dolorès a compté à nouveau, il y en avait ... cent ! Joueuses, Sandrine et Pauline ont vérifié, il y en avait ... cent ! Moi j'étais trop fatiguée, je n'ai rien compté.
A ce moment-là, on s'est dit que l'estomac bien plein, avec un bon feu pour nous chauffer et tous ces petits lapins, assis en rond sur leur derrière à nous regarder, on n'avait plus qu'à raconter des histoires. Josselin en avait plein, avec des diablotins et des lutins malins. Arnaud a puisé généreusement dans son grand tonneau. Dolorès comme d'habitude a parlé de la mort. Sandrine a chanté des chansons d'amour et Pauline a conté avec sagesse et philosophie, bien que parfois elle soit un peu coquine. Moi, je ne pensais à rien, je ne disais rien... Alors, à nouveau, tous, ils se sont approchés de moi et ils m'ont tapé dessus très fort. C'est comme ça que je suis tombée à l'eau ! Bloup ! ... Bloup ! ... Pas de chance, c'est celui qui tombe à l'eau qui doit rapporter un sac plein de contes, venus du fond du lac, mais aussi d'au-delà des mers, des montagnes ou des forêts. Depuis ce temps-là, j'en ai donc cherchés, trouvés, racontés ... Dans la marmite de cette soupe, j'en déposerai, de temps en temps. Espérant qu'ils aient bon gout à votre palais.
Conte, raconte ! ... J'ai, bien sûr, puisé des éléments dans la tradition des contes de menteries, pour cette fameuse "Chasse aux canards".
Commentaires
Un bel humour! Et en même temps, on sent que cette chasse au canard a quelque chose d'initiatique : recevoir quelques coups, plonger pour ensuite pouvoir raconter.