Achète, achète
Être en vacances, se promener dans une ville inconnue, pouvoir faire ce que bon nous semble et goûter en même temps une incroyable douceur printanière est une source de bonheur que personne ne saurait négliger. Marcher de découvertes en émerveillement, de petits coins sympathiques en monuments grandioses et superbes, puis visiter un musée ou un parc, pour ensuite s’asseoir, lire la brochure qui aide à mieux comprendre et mémoriser ce que l’on vient de voir. Tout cela enrichit la sensibilité et l’intelligence et détend l’esprit et le corps.
Pourtant, à certains moments, cela me hérisse tout autant.


Les rues des villes sont emplies de magasins, de vitrines qui cherchent à faire de nous des « homos achète
achète ». Je ne peux m’empêcher de les regarder ces vitrines, elles font chic, luxueuses, raffinées. Le rêve me gagne et j’imagine soudain le bonheur que j’aurais à porter ces vêtements qui me donneraient une vraie personnalité, à aller visiter tel pays lointain pour parfaire ma culture et épater mes relations, à installer ces objets décoratifs, tellement originaux et craquants, dans ma salle à manger, à posséder tel ustensile pour fabriquer mon pain, mes nouilles ou mes boulettes pour chat … Je fais le tour d’une librairie ; au moins trois livres me tentent, avant que je ne réalise que j’en ai déjà dix qui m’attendent chez moi ! Un petit format de recettes de cuisine, si alléchantes, pourrait quand même me combler, un instant. Oui, avec ces recettes-là, j’aurai du plaisir à recevoir, elles sont très tendance. Bah ! J’en ai un plein tiroir à la maison et des blogs à la pelle sur Internet …
Alors je sors, j’arpente les rues, un peu plus légère, joyeuse même, avec moins d’attentes assurément. Des femmes rient et papotent, en marchant à côté de moi. Elles lèchent chacune un cornet de glace et tiennent à la main un sac cartonné à l’enseigne d’une chic
boutique. J’avance, libre comme l’air, admirant la beauté des façades sur leur hauteur et la diversité de leurs couleurs. Soudain, « un peu loin, sur la droite », (Ah, ah ! Un titre de Vargas !), j’aperçois dans une vitrine un rose magnifique, genre corail ou encore vieux rose. C’est un sac à main et je ne peux m’empêcher de lâcher tout haut : « Ah ! Il est joli ce sac ! ». Je traîne le mien depuis plus de sept ans et parfois il me prend l’envie d’en changer. Celui-ci est à porter en bandoulière, il est de bonne contenance, simple, mais le rose de son cuir me plaît beaucoup, très romantique. J’approche de la vitrine et … Wouah ! 375 €uros !!! Mazette, 375 €uros, rien que ça ! Ben, qui peut acheter un sac à main à ce prix-là ?!?!
- Il y a encore pas mal de personnes en France, qui touchent de gros salaires, répond mon homme.
- Tu l’as dit ! Mais je n’en reviens pas, quand même !
Je reprends ma déambulation. Beaucoup de jeunes, de moins jeunes, sont attablés aux terrasses des bistrots. L’air est léger, les conversations vont bon train et les rires fusent. Je songe à Giraudoux qui écrivait dans la première moitié du siècle dernier : « Le bonheur est une petite chose, que l’on grignote assis par terre au soleil » . D’accord, pas d’accord ? Ça dépend évidemment des jours, des personnes qui nous entourent ...
Un peu plus tard, en fin d’après-midi, je vais remplir mon cabas dans un magasin d’alimentation ordinaire. A la caisse, au moment de payer, je lève les yeux et aperçois une affiche :
« Magasin ouvert le dimanche,
de 9 heure à 12 heure.
Moins de monde, courses plus tranquilles. »
Dessous, on voit le dessin de quelques personnes se saluant. Les uns demandent aux autres : « On vous voit, dimanche ? »
Je suis éberluée. Comparer les achats d’épicerie à une rencontre amicale, pour moi, c’est osé ! De plus, les caissières -Tiens, en français, on ne dit pas les « caissiers », même si on en rencontre parfois- les caissières, donc, auront-elles le
sentiment, en venant travailler jusqu’à midi, de vivre un bon temps de rencontre et d’amitié. Pourront-elles, elles aussi, lancer l’invitation : « On vous voit, dimanche ? » En tous cas, certainement pas pour le déjeuner.
En rentrant, nous nous arrêtons pique-niquer au bord d’une autoroute. Pendant que les enfants s’égaillent un peu, que Chéchet boit son café, je feuillette une revue. Ça, c’est plus fort que moi ! Mes yeux tombent sur une chronique délicieuse de Denis Cheissoux, dans Terre Sauvage d’avril 2009. J’y apprends, entre autre, que nous avons tous un ancêtre commun dans le vers de terre et que Darwin a plusieurs fois effectué le tour du monde, sans prendre l’avion. Pfff ! A son époque, les hommes ne vivaient pas comme aujourd’hui ! Cheissoux, celui qui, je pense, anime l’excellent : « L’as-tu lu, mon p’tit loup » ose parler de cataclysme en vue. Le titre de sa rubrique : « Homo consommez toujours plus ». (Rien à voir bien sûr avec les homosexuels, plutôt avec les fameux sapiens.)
Bon, arrivée chez moi, je me l’achète ce numéro-là ! Oups !
Commentaires
Vive notre magnifique société de consommation !!!
(Je riogle très fort là !!!)
Bizzzzz
Sympathiques déambulations. Mais pourquoi soumettre tes billets à des votes ?
Effectivement, cela ne convient pas à l'esprit de ce blog, mais cela m'a tout de même encouragée. Merci de ta remarque.
C'est tellement réaliste!...Scènes de la vie quotidienne...Mais si bien dites!...
Moi, je n'imagine pas de retourner vivre en ville!Je n'y vais plus que par obligation (achats de livres pour la bibliothèque: dans la librairie, je suis bien!...pas dans la rue)...La petite supérette de mon village est ... super et je pourrais vivre sans sortir de mon village: à la supérette, je vois chaque jour des gens, connus ou non, et chaque jour...je parle avec les uns et les autres...Ce qui n'est pas si facile en ville!
Comme je comprends ta réaction ! Nous déménageons bientôt, et cela va être l'occasion d'un nouveau grand tri (vêtements, bibelots, livres...). On essaye de limiter les achats en neuf, et d'y réfléchir à deux fois quand on fait rentrer un nouvel objet à la maison. La seule chose où je n'arrive pas à me limiter, parce que sinon je me sens un peu "affamée", c'est les livres...
je me retrouve dans ta flanerie, tes hesitations, tes interrogations, tout me tente mais finalemnt je renonce souvent, sans douleur, parce que l'essentiel est ailleurs, et quelquefois, en mesurant bien mon plaisir, je craque...
J'aimerais bien pouvoir acheter des folies parfois, mais surtout des tas de petites choses pas si superflues, comme des livres, un sac, une belle tunique, un puzzle, une nappe ...
Oui c'est dur de flâner devant les boutiques quand on sait que ce ne serait pas raisonnable ... Dur de lécher, juste lécher les vitrines, sans baver, en admirant de manière détachée, sans douleur, comme l'écrit bel gazou .
L'autre jour sur le marché un maraîcher m'a bien fait rire en clamant : "Dites-moi ce dont vous avez besoin, je vous apprendrai à vous en passer !".
Je crois que c'est plus facile de renoncer avec le sourire quand on sait qu'on aurait pu (financièrement) se l'offrir ...
Je comprends l'amertume de ceux qui ne peuvent pas.
Moi-même j'ai beaucoup de mal à assumer ma relative pauvreté.
Ton billet m'a emportée, comme toi, à travers les rues de la ville ... On s'y retrouve, ce qui fait tout son attrait ...
Comme toi, je me sens parfois grisée en regardant les vitrines, l'envie, la frénésie d'acheter, pour finalement, le temps de le dire à soi-même, réaliser que l'on a déjà le bouquin sur les verrines ( qu'on fera si rarement ) que cette veste si chère n'aura pas plus de chic que ma veste patinée avec une belle broche artisanale ...
Un plaisir de te lire aussi chez moi !!!
à très bientôt chère Lily !
Tu as raison et tu as une façon de nous le dire très chouette...Je n'aime pas trop les centres villes et je me demande toujours comment font les femmes qui disent aimer le shopping...( aimer c'est une chose, encore faut-il pouvoir payer aussi)... un article plein de bon sens...bravo..bisous et bonne soirée...