Les rues des villes sont emplies de magasins, de vitrines qui cherchent à faire de nous des « homos achète achète ». Je ne peux m’empêcher de les regarder ces vitrines, elles font chic, luxueuses, raffinées. Le rêve me gagne et j’imagine soudain le bonheur que j’aurais à porter ces vêtements qui me donneraient une vraie personnalité, à aller visiter tel pays lointain pour parfaire ma culture et épater mes relations, à installer ces objets décoratifs, tellement originaux et craquants, dans ma salle à manger, à posséder tel ustensile pour fabriquer mon pain, mes nouilles ou mes boulettes pour chat … Je fais le tour d’une librairie ; au moins trois livres me tentent, avant que je ne réalise que j’en ai déjà dix qui m’attendent chez moi ! Un petit format de recettes de cuisine, si alléchantes, pourrait quand même me combler, un instant. Oui, avec ces recettes-là, j’aurai du plaisir à recevoir, elles sont très tendance. Bah ! J’en ai un plein tiroir à la maison et des blogs à la pelle sur Internet …
   Alors je sors, j’arpente les rues, un peu plus légère, joyeuse même, avec moins d’attentes assurément. Des femmes rient et papotent, en marchant à côté de moi. Elles lèchent chacune un cornet de glace et tiennent à la main un sac cartonné à l’enseigne d’une chic boutique. J’avance, libre comme l’air, admirant la beauté des façades sur leur hauteur et la diversité de leurs couleurs. Soudain, « un peu loin, sur la droite », (Ah, ah ! Un titre de Vargas !), j’aperçois dans une vitrine un rose magnifique, genre corail ou encore vieux rose. C’est un sac à main et je ne peux m’empêcher de lâcher tout haut : « Ah ! Il est joli ce sac ! ». Je traîne le mien depuis plus de sept ans et parfois il me prend l’envie d’en changer. Celui-ci est à porter en bandoulière, il est de bonne contenance, simple, mais le rose de son cuir me plaît beaucoup, très romantique. J’approche de la vitrine et … Wouah ! 375 €uros !!! Mazette, 375 €uros, rien que ça ! Ben, qui peut acheter un sac à main à ce prix-là ?!?!
   - Il y a encore pas mal de personnes en France, qui touchent de gros salaires, répond mon homme.
   - Tu l’as dit ! Mais je n’en reviens pas, quand même !
   Je reprends ma déambulation. Beaucoup de jeunes, de moins jeunes, sont attablés aux terrasses des bistrots. L’air est léger, les conversations vont bon train et les rires fusent. Je songe à Giraudoux qui écrivait dans la première moitié du siècle dernier : « Le bonheur est une petite chose, que l’on grignote assis par terre au soleil » . D’accord, pas d’accord ? Ça dépend évidemment des jours, des personnes qui nous entourent ...
   Un peu plus tard, en fin d’après-midi, je vais remplir mon cabas dans un magasin d’alimentation ordinaire. A la caisse, au moment de payer, je lève les yeux et aperçois une affiche :

« Magasin ouvert le dimanche,
de 9 heure à 12 heure.
Moins de monde, courses plus tranquilles. »

   Dessous, on voit le dessin de quelques personnes se saluant. Les uns demandent aux autres : « On vous voit, dimanche ? »
   Je suis éberluée. Comparer les achats d’épicerie à une rencontre amicale, pour moi, c’est osé ! De plus, les caissières -Tiens, en français, on ne dit pas les « caissiers », même si on en rencontre parfois- les caissières, donc, auront-elles le sentiment, en venant travailler jusqu’à midi, de vivre un bon temps de rencontre et d’amitié. Pourront-elles, elles aussi, lancer l’invitation : « On vous voit, dimanche ? » En tous cas, certainement pas pour le déjeuner.

   En rentrant, nous nous arrêtons pique-niquer au bord d’une autoroute. Pendant que les enfants s’égaillent un peu, que Chéchet boit son café, je feuillette une revue. Ça, c’est plus fort que moi ! Mes yeux tombent sur une chronique délicieuse de Denis Cheissoux, dans Terre Sauvage d’avril 2009. J’y apprends, entre autre, que nous avons tous un ancêtre commun dans le vers de terre et que Darwin a plusieurs fois effectué le tour du monde, sans prendre l’avion. Pfff ! A son époque, les hommes ne vivaient pas comme aujourd’hui ! Cheissoux, celui qui, je pense, anime l’excellent : « L’as-tu lu, mon p’tit loup » ose parler de cataclysme en vue. Le titre de sa rubrique : « Homo consommez toujours plus ». (Rien à voir bien sûr avec les homosexuels, plutôt avec les fameux sapiens.)
   Bon, arrivée chez moi, je me l’achète ce numéro-là ! Oups !