La sablière ... souvenirs
Plus jeune, Lily avait entrepris le tour du monde.
Une de ses étapes favorites lui faisait emprunter le chemin de la sablière et poursuivre au-delà, jusqu'au pré du cerisier. Après y avoir confessé quelques grillons, elle revenait et s'arrêtait écouter le murmure du Glouglou, mince filet d'eau aussi timide que la belle, qui faisait luire quelques cailloux au soleil avant de s'enfoncer sous le chemin
et tranquillement alimenter une cressonnière un peu en contrebas.
La sablière était un monde immense et libre. Quelques champs alentour élargissaient la part de ciel et de lumière au-dessus de sa tête et de loin elle apercevait le pré du cerisier, tache plus claire suspendue au milieu des bois.
De toute part autour de cette petite cuvette, s'élevaient des châtaigniers, des pins et des chênes, premier rideau de feuillage masquant les bois et les prés marécageux des fins fonds de Ruypéroux, avant de découvrir une autre enceinte boisée, plus haute et plus dense, culminant avec l'abbaye qui se découpait très nettement dans le ciel.
Des fins fonds du Maine perdu ou du Réservé, montait parfois la rumeur des paysans et de leurs bêtes. Du ciel descendait la sérénité de l'abbaye bénédictine et de ses moniales, à la voix si pure lorsque, derrière leurs grilles le dimanche, elles chantaient les louanges du Seigneur.
La sablière était un monde immense et libre, parce qu'il était empli de solitude sans être triste. Le soleil et le vent jouaient avec les arbres, la petite jouait avec le sable, creusant des galeries et croyant reconstruire un monde plus beau, où ses grands-parents ne s'aventuraient jamais.
Avec le temps, la végétation avait envahi les abords de la sablière, ronces et arbustes oubliés par le “dail” (faux) du tonton, accablé d'ouvrage et bronchitique de l'automne jusqu'au printemps.
Les vieux démons de tata Yvette s'étaient alors réveillés : les petits ne devaient pas aller à la sablière, elle était infestée de vipères. Tonton en avait tué une avec sa fourche, un voisin s'était fait mordre récemment, croyant mourir tellement il était malade. En cachette, Lily y retournait bien de temps à autre, mais comme elle entendait : ”Un lézard vert cache souvent une vipère”, elle fuyait, craintive, à la moindre alerte.
Elle avait alors tracé des chemins et creusé des galeries dans le tas de sable, juste devant le hangar à foin, dans la partie collective de la cour. Ce sable-là, Lily, était réservé pour faire du ciment ! Il ne fallait pas l'étaler partout ...
Bon, bon !... Derrière le hangar à la paille s'entassaient de nombreuses brouettées de pierres propres à reconstruire, elles aussi, tout un monde. Lourdes pierres de taille à déplacer avec précaution pour éviter de s'écrabouiller un pied, pierres légères et bosselées incrustées de fossiles, ou encore pierres moussues coiffant une fourmilière, toutes les pierres s'animaient pour faire vivre maisons, châteaux, remparts ou chicanes.
Tonton Gaston avait-il à ce point oublié son enfance pour prétendre que la petite allait bien évidement se casser une jambe ?
“Lily n'ira plus sur le tas de pierres” avait promis sa Mémé, piquée de se faire remonter le chignon par son beau-frère.
Ces souvenirs datent d'avant 1968. Il y avait pas mal de peurs et d'interdits à l'époque.
Mais avec le temps et l'encre des mots, bien des tristesses se sont polies comme les galets, jusqu'à devenir presque douces.
Commentaires
Trés joli récit d'enfance .J't'aime bien Lily , ta poésie .
J'ai moi aussi eu une enfance assez verte , avec mes oncles fermiers , mon grand-père berger à la fin de sa vie ( laissant la ferme aux fils ).
Le plus grand danger c'était la fosse à purin . Je me souviens d'un rectangle grand comme le petit bassin de la piscine municipale , rempli de caca mouvant ...
Je me souviens que les dangers étaient incarnés par la nature sauvageonne , par les bêtes ... Je vois maintenant , avec mes enfants vagabonds de la ville ( ils jouent librement dans les rues du quartier ), que les dangers sont incarnés par les "cailleras" , les petites frappes , les détraqués sexuels mais aussi les détraqués moraux , les automobilistes fous ...
Avant on parlait d'un Bon Dieu pour les enfants qui jouaient à chat dans les bois , les marais , les sablières ... sans jamais ( ou presque ) se blesser , aujourd'hui il n'y a pas de Bon Dieu pour les enfants des villes ...
"La sablière était un monde immense et libre, parce qu'il était empli de solitude sans être triste."
Ces mots résonnent en moi, je les trouve très beaux.
Et la dernière phrase aussi. Un petit bijou.
il est touchant ton attachement si fort à la campagne qui se reflete dans chacun de tes textes, et touchants ses souvenirs déjà loins et pourtant , visiblement, si proches encore...
Il est vrai que tu écris merveilleusement bien !!!
Un vrai bonheur de te lire et relire...
Bizzzzz
^^
Les mots te viennent facilement et tes descriptions me parlent. J'ai vécu mon enfance dans une ferme moi aussi et je suis restée proche de la nature. Elle m'émerveille toujours autant. Quel plaisir de te lire.