Deux petits sabots
Ce matin-là, son pépé l'a réveillée avec une joie inhabituelle : " Lily, lève-toi vite ! Et va cueillir un bouquet pour Mémé, c'est son anniversaire aujourd'hui ! - Ah, oui, le 23 juin !..."
Se souvenir, y trouver de la douceur et de la force. Se sentir en lien, par delà les années et bien sûr la séparation, puisque elle avait vu le jour en 1902.
- Mémé, est-ce que tu faisais des bêtises, quand tu étais petite?
- Non, j'aimais trop maman et papa pour leur faire des misères. Rien que des petites broutilles, par exemple cacher le dé de maman quand elle cousait ou dissimuler la blague à tabac de papa parce que je trouvais qu'il sentait fort... Pourtant, j'ai fait pleurer maman alors que j'avais juste trois ans. Faut dire que papa était très fier de moi, j'étais sa fille unique à l'époque, alors je m'estimais grandement.
Un midi où Tante était venue déjeuner, tout le monde, au moment du café, s'extasiait devant une tasse de porcelaine fine qui nous avait été offerte. Jalouse puisque on ne s'intéressait pas à moi, je me suis emparée de la tasse et bien tranquillement j'ai prononcé sa sentence : « Belle tasse, belle tasse... paf ! » et j'ai joint le geste à la parole, je l'ai jetée par terre.
- Oh !!!
- Ah, j'avais du tempérament, c'est sûr ! Maman s'est emportée devant sa vilaine fille et m'a donnée une gifle. C'en était trop pour papa qui a giflé maman !... Pauvre maman ! Papa m'aimait trop, bien sûr, il m'a toujours gâtée autant qu'il a pu parce que j'étais souvent malade.
- Mais vous étiez riche, alors ?
- Aisé, oui, sans être riche avant la guerre, pour devenir pauvre sans être misérable après. En quatorze, quand papa a été mobilisé, j'avais douze ans. A quinze ans, je suis devenue la « petite maman » d'Yvette. Maman, elle, s'inquiétait beaucoup de la guerre et était toujours fatiguée, alors cette petite sœur a été ma petite poupée. Tu parles, j'avais dix-huit ans quand elle en avait trois !...
- Et quand tu étais petite, que tu avais mon âge, à quoi tu jouais ?
- Oh, attend que je me rappelle... On jouait au cerceau, à la corde à sauter, à l'élastique ... On était moins déluré qu'aujourd'hui.
- Et le dimanche ?
- Le dimanche on allait aux kermesses ou bien on accompagnait les
oncles et tantes faire le tour des terres. On s'arrangeait toujours
pour que les oncles sortent une pièce. Tiens ! Je vais te raconter... Un jour j'avais reçu une belle petite somme. Je n'étais pas qu'un peu fière ! Le dimanche suivant à la kermesse, je
faisais le tour des étalages et je regardais tout, absolument tout, en prenant bien mon temps.
Les marchands s'étonnaient :
- Mais enfin, qu'est-ce que vous voulez ?... C'est pour vous
ou pour offrir ?
- C'est pour moi, je voudrais quelque chose de très très beau !
Je ne me suis pas laissée impressionner par leur impatience. J'ai fait encore un tour, puis un autre. Il me fallait du temps pour me
décider. Enfin deux petits sabots roses avec une fleur dessus, deux
petits sabots en porcelaine m'ont fait signe. Ah ! Ils n'étaient
pas bon marché ! Un bibelot de riche ! Pourtant j'ai dit :
- C'est ça que je veux !
La marchande qui nous connaissait tous m'a fixée, interloquée, mais j'ai tout de suite ajouté :
- S'il vous plaît, vous pourriez faire un paquet ?
A la maison, maman a pleuré à chaudes larmes à cause de cette somme dépensée ... Et juste pour une babiole ! A l'époque, elle ne pouvait que très
rarement nous acheter de la viande ou des oranges, alors tu comprends son chagrin ... Pourtant à la fin elle a soupiré : "Écoute Alice, tes petits
sabots, tâche de ne jamais les casser. Ça fera un souvenir pour tes petits enfants !"
Alors tu vois, ma Lily, quand je serai morte, tu auras deux petits sabots sur un buffet qui te feront penser à ta pauvre mémé.
Commentaires
C'est doux et tendre. Des souvenirs émouvants transmis par des sabots. C'est un vrai plaisir de te lire.
Est-ce que tes souvenirs sont aussi précis ou bien tu rebrodes un peu autour ? Le récit est tellement vivant , on pourrait croire que c'était hier .
Le père qui gifle la mère d'avoir giflé la fille ... J'ai mal pour la maman de ta mémé .
Je suis insensible à l'histoire des objets , moi vilaine madame propre , je peux sans problème jeter un objet chargé d'histoire si je le trouve trés laid . Je ne donnerai pas d'exemple sinon tu me trouverais bien ... insensible . Peut-être cela m'a t-il permis de continuer à côtoyer certains objets qui m'ont fait mal , le fait de ne pas y avoir vu la personne au travers .
Tu racontes bien , comme disent les enfants friands des souvenirs des grands .
Pour répondre à la Mère à la noix, j'ai commencé à écrire mes souvenirs à l'âge de 19 ans, durant un été. Je les ai retravaillés plusieurs fois par la suite. Toutes les expressions importantes sont réelles. Après, certainement y a-t-il une part de relecture …
C'est une histoire très émouvante!
Mes sabots "à moi" ne sont pas si petits que les tiens, ni aussi fragiles...mais ils sont tout autant chargés de souvenirs:
Ils ont été fabriqués sur mesure par un des derniers sabotiers du Morvan,sur commande de son gendre pour mon arrière-grand-mère...qui ne les a jamais mis ( elle portait pourtant tous les jours ses sabots pour aller aux poules!), parce qu'elle les trouvait trop beaux! Ils sont vernis, et sont décorés d' un motif peint! Mon arrière-grand-mère est partie, mon grand-père, son gendre, aussi, peu de temps après, mais j'ai conservé les sabots qui sont pendus dans ma buanderie...prêts à être utilsés un jour peut-être, par ma fille à qui j'ai donné... le prénom de mon arrière-grand-mère: Jeanne!
Très émouvante ton histoire et très belle ! J'en ai des frissons partout. J'aime beaucoup ta plume aisée, ta manière de raconter. Très touchant aussi ton Pépé... Merci Lily pour le partage de tes souvenirs.