- Mémé, est-ce que tu faisais des bêtises, quand tu étais petite?
- Non, j'aimais trop maman et papa pour leur faire des misères. Rien que des petites broutilles, par exemple cacher le dé de maman quand elle cousait ou dissimuler la blague à tabac de papa parce que je trouvais qu'il sentait fort...  Pourtant, j'ai fait pleurer maman alors que j'avais juste trois ans. Faut dire que papa était très fier de moi, j'étais sa fille unique à l'époque, alors je m'estimais grandement.
Un midi où Tante était venue déjeuner, tout le monde, au moment du café, s'extasiait devant une tasse de porcelaine fine qui nous avait été offerte. Jalouse puisque on ne s'intéressait pas à moi, je me suis emparée de la tasse et bien tranquillement j'ai prononcé sa sentence : « Belle tasse, belle tasse... paf ! » et j'ai joint le geste à la parole, je l'ai jetée par terre.
- Oh !!!
- Ah, j'avais du tempérament, c'est sûr ! Maman s'est emportée devant sa vilaine fille et m'a donnée une gifle. C'en était trop pour papa qui a giflé maman !... Pauvre maman ! Papa m'aimait trop, bien sûr, il m'a toujours gâtée autant qu'il a pu parce que j'étais souvent malade.
- Mais vous étiez riche, alors ?
- Aisé, oui, sans être riche avant la guerre, pour devenir pauvre sans être misérable après. En quatorze, quand papa a été mobilisé, j'avais douze ans. A quinze ans, je suis devenue la « petite maman » d'Yvette. Maman, elle, s'inquiétait beaucoup de la guerre et était toujours fatiguée, alors cette petite sœur a été ma petite poupée. Tu parles, j'avais dix-huit ans quand elle en avait trois !...
- Et quand tu étais petite, que tu avais mon âge, à quoi tu jouais ?
- Oh, attend que je me rappelle... On jouait au cerceau, à la corde à sauter, à l'élastique ... On était moins déluré qu'aujourd'hui.
- Et le dimanche ?
- Le dimanche on allait aux kermesses ou bien on accompagnait les oncles et tantes faire le tour des terres. On s'arrangeait toujours pour que les oncles sortent une pièce. Tiens ! Je vais te raconter... Un jour j'avais reçu une belle petite somme. Je n'étais pas qu'un peu fière ! Le dimanche suivant à la kermesse, je faisais le tour des étalages et je regardais tout, absolument tout, en prenant bien mon temps. Les marchands s'étonnaient :
-  Mais enfin, qu'est-ce que vous voulez ?... C'est pour vous ou pour offrir ?
- C'est pour moi, je voudrais quelque chose de très très beau !
Je ne me suis pas laissée impressionner par leur impatience. J'ai fait encore un tour, puis un autre. Il me fallait du temps pour me décider. Enfin deux petits sabots roses avec une fleur dessus, deux petits sabots en porcelaine m'ont fait signe.  Ah ! Ils n'étaient pas bon marché ! Un bibelot de riche ! Pourtant j'ai dit :
- C'est ça que je veux !
La marchande qui nous connaissait tous m'a fixée, interloquée, mais j'ai tout de suite ajouté :
- S'il vous plaît, vous pourriez faire un paquet ?
A la maison, maman a pleuré à chaudes larmes à cause de cette somme dépensée ... Et juste pour une babiole ! A l'époque, elle ne pouvait que très rarement nous acheter de la viande ou des oranges, alors tu comprends son chagrin ... Pourtant à la fin elle a soupiré : "Écoute Alice, tes petits sabots, tâche de ne jamais les casser. Ça fera un souvenir pour tes petits enfants !"
Alors tu vois, ma Lily, quand je serai morte, tu auras deux petits sabots sur un buffet qui te feront penser à ta pauvre mémé.