Mobylette et vieux lavoir
De sa Mémé, elle a jeté à plusieurs reprises des souvenirs, des anecdotes dans la marmite de cette "Soupe au caillou". Il fallait donc bien qu'elle évoque aussi son Pépé, Hollandais, né en 1904 en Allemagne pour raisons économiques, réfugié en Hollande lors de la première guerre mondiale, puis arrivé en France au moment de la grande crise de 1929. Un homme plusieurs fois déraciné, veuf, un peu rude et bien trop secret ...
Nicolas, taciturne et bourru, versait pourtant dans l'originalité, par bien des côtés. Par exemple, il n'allait jamais à la foire de Chaillevie, à trois kilomètres, car il n'aimait guère y rencontrer les paysans du coin, gens qui portaient casquettes - au lieu d'un fier béret comme lui - et arboraient régulièrement un sourire vaguement ironique en guise de salutations. Si son baragouinage - avec un fort accent - les indisposait, il n'irait pas en bouleverser le cours des planètes, loin de là : Parler pour ne rien dire n'était pas sa choucroute préférée ! À la foire d'Angoulême, tous les 15 du mois, mêlé à la foule, libre, il n'avait nul besoin de s'arrêter tous les dix ou vingt enjambées pour parler de la pluie, de la sécheresse ou des rhumatismes des uns et des autres.
Casque sur la tête et béret en poche, durant vingt-cinq petits kilomètres, sa Mobylette devenait sa plus chère et fière compagne. Avec elle il oubliait tout, plongeait dans l'insouciance, léger comme les cerfs-volants de son enfance. Ses yeux voyaient loin au-dessus de l'horizon et il se sentait mieux dans tout son corps. Pépé Nicolas roulait comme sur une longue trainée de nuages, tellement la route était imprimée dans sa tête. A l'entrée de la ville, petit retour tout de même à un peu de sérieux et de prudence, car un homme comme lui savait se contenter de sa petite heure de rêve motorisé tous les quinze du mois.
Un fameux jour de foire, sous le chaud soleil de l'été, il avait fait une emplette qui ne pourrait que faire geindre Alice ... Mais bah ! Il savait qu'il ne vivrait pas s'il devait sans cesse écouter toutes ses jérémiades. A soixante-deux ans, que lui restait-il comme espoir de bon temps ? Si peu !... Alors là, sur un étal, il avait déniché pour quinze nouveaux francs un maillot de bain gris, en nylon, certainement désuet avec ses élastiques autour des cuisses, mais qui le verrait, à part les grenouilles ?
Le caniculaire après-midi suivant, sans un mot, il s'empara du slip de bain et d'une serviette, qu'il tentait maladroitement de dissimuler en les roulant dans une chemise sortie de l'armoire - grise elle aussi - puis se dirigea vers le vieux lavoir abandonné, en bas de chez Yvette, sa belle-sœur. Un malheureux trou d'eau près des bois, envahi d'algues vertes et de moustiques. Les abords en étaient broussailleux en diable d'un côté, extrêmement glissants de l'autre.
- Il est fou, complètement fou !... Il y a des aspics dans ce trou ... Et qui ira le sortir s'il a un malaise ? cria Yvette à sa pauvre sœur désemparée, qui venait s'épancher pour tenter de calmer son angoisse.
Sous son mouchoir à carreaux, mouillé et noué sous la casquette pour avoir un peu de fraicheur, Tonton Gaston, le beau-frère, étouffa un petit rire :
- Laissez-le, mais laissez-le donc ! C'est un original !... C'est un Hollandais !!!
Ce qu'ils semblaient ignorer tous les trois, c'est que celui qui barbotait avec les batraciens ne craignait pas la mort. II avait vécu durement, sans rien d'encombrant sur la conscience et était persuadé désormais que les bonheurs de la vie ne s'arrêteraient plus guère dans son jardin. Alors, s'il avait sombré au fond de cette eau glauque, ce n'est pas lui qui en aurait fait un drame.
Au retour, Alice regarda son "hollandais de mari" discrètement, les yeux transis d'inquiétude, mais réussit l'exploit de ne pas poser de questions. Nicolas était fier en lui-même d'avoir si bien gardé son "secret de Polichinelle"...
Sans plus d'avertissement et sans la moindre inquiétude, il replongeait par la suite dans le vieux lavoir avec délice, au moindre ruissellement de sueur dans sa nuque et son dos.
Ah ! La fraîcheur de ce lavoir caché et de son eau secrète ...

Algues vertes visibles sur ce site.
Commentaires
J'adore Lily quand tu nous racontes ces histoires d'antan... je te l'ai déja dit, mais j'ai vraiment l'impression de me retrouver dans un livre... Ton grand-père devait être un sacré bonhomme....
Cette histoire me trouble beaucoup.
Mon grand-père est né en 1901, il n'était pas hollandais, c'est vrai, mais tout aussi bourru que le tien. Une vie pas facile mais dont il a su tirer partie. Pas très causeux mais affectueux, pas de mobylette mais une 2 CV, demeurant pas très loin d'Angoulême, et, en guise de lavoir, une mare à l'eau trouble dans laquelle il faisait patauger...sa petite-fille!!!!
J'adorais mon grand-père.
Comme j'aurais aimé connaître ton grand-père! Quel personnage...
Moi aussi, j'aurai bien voulu le connaître! et j'aime beaucoup tes histoires.
Il me semblait bien qu'on avait des points communs (points comptés ou pas).
Je suis aussi issue d'un "étranger" immigré sur le sol français pour cause de fascisme dans son pays d'origine : mon grand-père était italien!
J'adore la Hollande, pays où j'ai des amis très chers et où je vais de temps en temps (pas assez à mon goût).
Mon grand-père avait une petite moto...il n'a jamais eu de voiture pour se déplacer!
Nos passés se retrouvent...à l'image de notre présent?!?!
mon grand père n'était pas hollandais non plus, il n'avait pas de mobylette. Immigré (il fuyait le régime de son pays). Il avait un jardin "ouvrier" avec un grand bassin où je pataugeais allègrement tout l'été
Un sacré grand-père ! Moi aussi j'adore tes histoires et je me dis va-t-elle écrire un jour un livre ? Mon père a toujours porté un béret. Je n'en connais même pas la raison tellement j'y étais habituée. J'avais un oncle très "original" et qui circulait en mobylette, faisait de la barque, adorait l'avion. Il y allait régulièrement sur Avrillé. Cet oncle ne savait pas nager mais il était souvent en contact avec l'eau pour ramasser des herbes médicinales qu'il portait à Chemillé. Voilà un petit morceau de ma vie.
elles sont jolies tes histoires lily...vivantes, tendres, imagées...une jolie mémoire de famille..