Le moulin à vent se rappelle bien cette journée.
Le héron fut le premier à venir. Il posa ses longues échasses tout près des lueurs vertes du canal et replia les ailes. Il lissa du bec son plumage, chassant la brise légère cachée entre ses plumes qui s’envola avec un doux bruissement et s’en retourna vers la mer. Le héron se sentit suffisamment beau pour contempler son reflet. Il se pencha légèrement au-dessus du miroir vivant de l’eau. Mais il n’apprécia pas l’image ondulée de l’oiseau qui le regardait effrontément. « Un miroir vivant ! se dit-il, irrité. J’aurais mieux fait d’offrir ma beauté à un éclat de verre ... » Il ne savait pas que toute chose animée transforme le monde ambiant et même si l’image qu’elle en renvoie semble enlaidie, c’est une image de la vie ... Mais le héron préférait les flatteries astiquées du verre et il se mira dans la vitre de la fenêtre du moulin. Il fut satisfait de l’image qu’il y vit et, ragaillardi, il s’aperçut du moulin et le salua avec condescendance. Celui-ci, qui passait ses journées à attendre de la visite, en fut tout content car toute attention, même empreinte de dédain, le réjouissait.

- Sois le bienvenu ! souffla-t-il avec tout le vent lourd emprisonné dans ses ailes, tu viens de loin ?
Le héron plissa les yeux d’un air infatué.
- De très loin. D’un endroit où tu ne pourras jamais aller.
Le moulin ignora l’offense et murmura avec la brise légère tapie sous le chaume de son toit :
- Puisque tu viens de si loin, comment sais-tu que tu es arrivé chez nous, aux Pays-Bas ?
- Rien de plus simple. Toi, tu ne peux pas le savoir puisque tu n’as jamais volé. Tu ne vois que ce qui est devant les yeux de tes fenêtres aux carreaux cassés. Mais vu d’oiseau, rien de plus facile : un ruban vert tendre — la terre — à côté d’un ruban vert foncé — le canal —, on ne risque pas de se tromper, c’est la terre néerlandaise. Et puis, il y a aussi les ailes ridicules des moulins, les tiennes et celles de tes frères. Vous les agitez pour m’appeler. Et comme je suis plein de charme et brillant causeur, vous recherchez ma conversation. Mais moi, j’ai besoin de me reposer !

Las d’avoir tant parlé, le héron se tut et tourna le dos au moulin. Celui-ci agita les ailes avec mélancolie. Un petit bateau s’approchait à vive allure, les voiles gonflées par le vent qui courait après lui et soufflait de toutes ses forces.
- Bon voyage ! s’écria le moulin. Tu reviendras bientôt ?
- Oh, je ne pourrais pas te dire, répondit le bateau. Jusqu’à la mer, la route n’est pas longue, mais j’ignore combien de temps je voguerai au large. Tu ne peux imaginer le bonheur de fendre les flots, de découvrir des rivages bronzés par le soleil, d’en revenir la soute pleine de cargaisons diverses ... Associer l’utile à l’agréable, c’est tellement merveilleux. Adieu, pauvre ami ! Nous ne nous reverrons pas de sitôt !

Et le bateau s’éloigna en glissant gracieusement, pareil aux enfants qui, chaussant leurs patins de bois en hiver, glissaient sur l’eau gelée du canal. Le moulin poussa un soupir et regarda alentour. Le héron s’était envolé, le bateau ressemblait déjà à un jouet comme ceux que Van der Wille confectionnait pour ses fils turbulents. Il valait mieux que personne ne vienne troubler sa solitude. Après une visite c’était encore pire ... Mais en fait, personne n’est jamais seul si ses pensées lui tiennent compagnie. Il faut savoir accepter sa solitude quand est obligé de vivre au milieu d’un polder, toujours à la même place, près du ruban de velours vert d’un canal, alors qu’on agite en vain ses ailes sans jamais pouvoir s’envoler. Le moulin songeait au héron, et au bateau, il se disait que les mêmes vents gonflaient les voiles du bateau, remplissaient les plumes de l’oiseau et faisaient grincer ses ailes délabrées par des rêves stériles. Pourquoi le héron et le bateau ne se souvenaient-ils pas du vent ? Tous les vents qui soufflent sur les Pays-Bas viennent de la mer. De la mer du Nord grise, autrefois sans bornes. Mais des hommes étaient venus pour prendre à la mer le rivage qu’ils ont peuplé. La mer ne peut vivre sans rivage : ne doit-elle pas se frotter contre la peau granuleuse du sable, donner aux hommes la chair froide des poissons, la flamme chaude des coraux, la lumière nacrée des huîtres perlières ? La mer elle-même avait chuchoté ces confidences et le vent les avait apportées jusqu’au moulin.

Un jour, cependant que le vent appliqué avec zèle à sa besogne faisait tourner ses ailes, et qu’il pompait l’eau pour faire gagner aux hommes encore un terrain sur la mer, le moulin qui buvait la mer éprouva une pitié brûlante pour elle, et eut honte de lui :

- Pardonne-moi de te dessécher, toi qui es si bonne pour moi, qui m’envoies les vents pour me tenir compagnie ...

La mer éclata d’un rire tonitruant qui s’envola dans une rafale de vent :

- Mais voyons, mon cher, je suis très, très égoïste ! Si je t’aide, c’est pour que tu m’aides aussi. Autrement je serais vouée à la solitude. Les inutiles sont toujours seuls et malheureux et je te suis très reconnaissante, à toi et aux hommes, d’avoir créé mon rivage, les ports où je peux prendre du repos, oui, je sssuis sssi heureuse, sssi heureuse ... On ne peut être heureux sans rivage qui supporte les flux et pardonne aux reflux. Je te livre ce secret, mon cher assistant !

Pour montrer sa reconnaissance, la mer lui envoya alors un nouveau vent qu’elle réservait seulement à ses amis, un vent magique. Il était doux comme le duvet d’un cygne et mordant comme une grève couverte de coquillages écrasés. Il ressemblait à l’amitié. Il transformait les pleurs en éclats de rire et muait la joie en chagrin. Il avait le pouvoir de réaliser n’importe quel rêve et d’étouffer tout désir. Beaucoup le redoutaient. Les âmes faibles craignent les enchanteurs : qui peut affirmer que tous leurs actes sont vraiment bienveillants ? Mais le moulin n’en eut pas peur, il avait déjà reçu la visite de tant de vents différents. Et sans s’étonner reçut aussi celui-ci, et il s’en réjouit. Il savait que les miracles dormaient dans les boucles dorées de ce vent et cela lui suffisait. Fort de la sagesse de ceux qui ont souffert, il croyait que rien n’est plus beau que le miracle attendu. Il attendait patiemment ...

Mais en ce moment, le moulin était très, très triste. Il s’apitoya sur son sort et appela le vent magique. Insaisissable comme un rêve, odorant comme l’espoir, celui-ci tourna en trombe autour du toit de chaume. "Je vois qu’il est temps pour les enchantements", siffla le vent, sans même écouter la prière du moulin. D’ailleurs quel magicien serait-il s'il avait besoin que quelqu'un lui dise à quel moment sortir les magies ensoleillées de son sac ?

- Dis-moi, quel est ton vœu le plus cher ? murmura l’enchanteur blond à l’oreille de la fenêtre des combles. Et comme c’était le rêve de sa vie, le moulin se mit à parler d’une voix saccadée :

- Je veux m’envoler, je veux voir la mer, effleurer les vagues de mes ailes, lui déclarer tout mon amour ! Je veux voir des rivages lointains, voir comme les oiseaux les canaux néerlandais ...

- Qu’il en soit selon ton désir ! répondit solennellement le vent magique.

Ensuite, il agita ses larges manches, enveloppa dans son souffle chaud le moulin qui devint minuscule, s’arracha à la terre et s’envola.

- Sois béni ! n’oublia pas à murmurer avec reconnaissance le moulin et il vit en bas Van der Wille qui, un peu gris, tournait comme une toupie, agitait les bras et montrait le ciel ... Le moulin volait ! Il planait dans le ciel ! La terre était restée en bas et il se rendit compte combien il lui était attaché. Il sentit un petit vent triste et coupant lui nouer le ventre et retomber aussitôt. La nappe bleu gris de la mer miroita à ses pieds, constellée des voiles nacrées des bateaux.

- Bonjour ! s’écria le moulin, mais la mer ne l’entendit pas. Il se sentit malheureux. Avant, quand ils étaient loin, chacun saisissait aussitôt l’appel de l’autre, chacun était à sa place, ils pensaient l’un à l’autre et s’entraidaient. Le moulin descendit un peu et s’écria de nouveau :

- Hé, tu m’entends ? Je t’aime !

Le souffle de cet aveu fit frissonner la mer, mais elle n’entendit pas la voix du moulin. Attristé, celui-ci poursuivit son voyage. Il vola toute la journée, survolant les falaises d’une île couleur d’émeraude, des rivages méridionaux splendides qui scintillaient dans la lumière généreuse du Sud... Quand le soir tomba, il voulut revoir le ruban vert de son canal et les yeux clignotants de Volendam. Il rebroussa chemin. Il vola en rasant presque les flots, prêtant l’oreille à la respiration de la mer endormie. En approchant du canal, il vit sur la route de Volendam un groupe d’hommes. L’étoffe noire de leurs habits se fondait dans la nuit et seul le bruit rythmé de leurs sabots trahissait leur présence. On voyait aussi la petite coiffe blanche amidonnée de la benjamine de Van der Wille et on entendait celle-ci babiller avec animation. Le moulin se posa sur la terre sans faire de bruit. Peu après, les hommes s’approchèrent de lui et leurs rires dissipèrent les ténèbres déferlantes.

- Wille, tu as dû boire trop de bière aujourd’hui, dit quelqu’un. Voir un moulin s’envoler dans les airs, c’est quand même un peu fort ! Tu vois bien qu’il est à sa place !

Oui. Le moulin était là, bien à sa place ! Il n’avait même pas compris comment il était redevenu grand ! C’est dur à croire !

- Je l’ai pourtant vu de mes yeux ! protesta Van der Wille. Je l’ai bel et bien vu s’envoler et se diriger vers la mer. Des éclats de rire lui répondirent.

- Croyez-moi si vous voulez ! fit d’un air vexé Van der Wille et, prenant la main de sa fille, il s’approcha du moulin. Le moulin lui chuchota :

- Pardonne-moi, Wille, c’est à cause de moi que tu es devenu la risée du village. Il n’y a que toi et moi et le vent enchanteur qui savons que j’ai volé dans les airs. Cela sera notre secret. L'amitié a besoin de secrets partagés. Je ne le dirai jamais au héron et au bateau. Mais tu sais, l’important, c’est d’être ce que l’on est. Et il ne faut pas se moquer des autres, il ne faut pas les railler parce qu’ils ne peuvent faire ce que nous faisons, il ne faut pas non plus être jaloux d’eux ... Notre place est ici, Wille, sur cette bande de terre arrachée à la mer ...

- Tu as entendu quelque chose ? demanda Van der Wille à sa fille.

- Non, papa, lui répondit-elle.

- C'est cette bière ! pensa Van der Wille. Et pourtant, sûr que je l’ai entendu, il parlait ce moulin, je l’ai entendu de mes propres oreilles ! »

Il poursuivit à voix haute :

- Allons dormir ! Il se fait tard.

Les hommes et la petite fille reprirent le chemin vers les lumières de Volendam et le claquement de leurs sabots souleva quelques vaguelettes dans la mer dormante. Mais elles s’assoupirent bientôt, blotties dans les bras de la côte néerlandaise conquise sur la mer...

Svétoslava Prodanova-Thouvenin

Avec l'aimable autorisation de l'auteur. Merci beaucoup à vous !

... Nous vous transmettons nos encouragements pour le succès de votre blog (qui est beaucoup plus qu'un blog, mais plutôt un site littéraire avec blog), et serions heureux de rester en contact avec vous.
Cordialement, Patrick et Svétoslava Thouvenin