Une dame d’un certain âge a pris un bol de soupe. Au moment de s’installer à l’une des nombreuses tables, elle s’avise qu’elle a oublié de se munir d’une cuillère. Déposant son plateau, elle s’en va en chercher une. Lorsqu’elle revient, surprise ! Un Noir s’est installé devant le bol, et il trempe sa cuillère dans la soupe. « Plutôt gonflé ce Noir ! » pense la dame. « Mais il a l’air gentil, ne le brusquons pas ». Elle s’adresse à lui en tirant la soupe vers elle.

- Vous permettez ?

Le Noir ne répond que par un large sourire. Madame commence à manger. Mais le Noir retire un peu le bol qu’il place au milieu de la table, et retrempe sa cuillère ! Il le fait avec une douceur telle, dans le geste et dans le regard, que la dame laisse faire, désarmée. Une silencieuse complicité s’est même établie. La soupe finie, le Noir se lève, fait signe à la dame de ne pas bouger. Il revient bientôt avec une grande portion de frites qu’il pose au milieu de la table, et il invite sa nouvelle compagne à se servir. Comme la soupe, les frites sont partagées. Le Noir se lève encore, toujours avec le sourire. Avec un grand « merci », il s’en va.

La dame songe à s’en aller. Elle cherche son sac à main qu’elle avait laissé accroché au dossier de la chaise. Plus de sac ! Mais alors, ce Noir… Elle s’apprête à demander qu’on poursuive le pickpocket en fuite. C’est alors qu’elle découvre un peu plus loin, près d’une fenêtre toute semblable, son sac à main. Et sur la table, un bol de soupe qui a cessé de fumer, sur un plateau où manque la cuillère !

Ce n’est pas l’Africain qui a mangé sa soupe, mais elle en se trompant de table qui a mangé celle du Noir … Et en partant, il lui a dit « Merci ! »

Récit d'un auteur inconnu,
Trouvé à la page Poésie d'une revue,
"Direct" Oct-Novembre 1987