Le retour des vaches
À Bois-Mignon, sept ou huit vaches normandes et limousines, broutaient paisiblement dans trois pâturages. Dans le "Pré du cerisier", au-delà de la Sablière et du mince Glouglou, dans le "Pré des noyers" dans les fins-fonds de Chaillevie et aussi parfois dans le "Pré du grand peuplier", assez proche des habitations.
À dix-sept heures, lorsqu'elles se trouvaient dans les pâturages les plus éloignés, il fallait aller les chercher avec la chienne et un bâton. Il suffisait de choisir son arme légère parmi les trois toujours appuyées au mur intérieur de l'étable. Quant à Milou, la chienne, judicieusement surnommée Mi-louve par Tonton, toujours joyeusement elle répondait à l'appel.
Parvenue dans les fins-fonds, en traversant la route, passant par un petit bois de rabougris et dévalant une pente, Lily savait que les hommes de la ferme avaient chacun leur façon d'appeler les bêtes : Son grand-père criait "Amène, amène, amène, amène, amène !" Entendant ça, le tonton Gaston ne manquait pas de pouffer de rire et préférait ses "Viens, viens, viens, viens, viens !" La première fois que la gamine y est allée seule, elle a voulu appeler comme son Pépé, mais les "Amène, amène !" n'ont pas réussi à sortir de sa gorge, alors tout simplement elle a lancé : " Allez, allez, allez, allez, allez !" Tranquillement les bêtes ont levé la tête un peu surprises, ont humé une lente bouffée d'air puis ont commencé à se rassembler. Ouf, le plus dur était fait, mais elle ajoutait tout de même d'une voix enjouée : "Allez Milou, vas-y !" La chienne n'attendait que ce signal pour se lancer à toutes pattes, en aboyant, sur les mollets des paisibles laitières qui s'affolaient alors et se mettaient à courir, faisant danser leurs lourdes mamelles. Parfois, en chemin, Lily donnait du bâton sur la croupe de l'une ou l'autre de ces dames en robes brunes et blanches un peu crottées, histoire de montrer qui était le petit chef.
Arrivées dans la cour, les bêtes s'abreuvaient longuement au "timbre" puis regagnaient l'étable. Mais là, l'ambiance se gâtait souvent. Certainement par habitude, les vaches se mettaient à chahuter entre elles avant de se laisser attacher. Elles se dirigeaient n'importe où, précipitamment, et se montaient joyeusement les unes sur les autres. Lily n'en menait pas large, alors d'une voix forte elle criait : "À vos places les vaches !" Et à sa grande surprise, sa voix d'enfant avait de l'effet. Les bêtes cessaient immédiatement leur chahut et revenaient à leur râtelier en ruminant paisiblement. Tonton n'avait plus qu'à venir fixer la chaine autour de leur cou tout en leur faisant la conversation et en leur flattant l'encolure : "Alors la Zyphérine, pas trop galopine aujourd'hui ? Et toi la Brunette ? Ah, ma Brunette, t'es ma Brunette toi, tu sais ! T'as un sacré caractère !" L'une après l'autre, ainsi, il les nommait : Les Mignonne, Gentille, Jolie, Lunette, Pâquerette, Lentille, Lambine, etc.
Doucement, alors, Lily s'éclipsait. Son travail était terminé. Ah, ah ! À vos places les vaches ! À vos places les vaches !
Commentaires
Quel joli souvenir, délicieusement raconté. Merci Lily
Tu as oublié un détail, Lily: j'étais là! Non, moi, ça devait être 20 ans plutôt, mais je revois les mêmes images...J'ai oublié le nom des vaches, mais j'ai retenu le nom de certains chevaux...
Rentrer un troupeau de vaches, c'est aussi pour moi un autre souvenir, qu'on m'a raconté plus tard. Mais ce serait trop long et déplacé ici...
Merci Lily, de réveiller mes souvenirs!
Bises, bises, bises, Lily...c'est si précieux ces souvenirs!
Chez ma grand-mère aussi je voyais les vaches enfant … Mais je n'ai jamais réussi à les faire rentrer … Elles parlaient suisse-allemand :)
C'est beau ces souvenirs venus du vrai, du pur, du si beau de l'enfance; mais où sont-ils partis? on dirait aujourd'hui, qu'ils arrivent d'une autre planète.
bon week-end Lily
ces gentilles vaches ont accompagné mon enfance
et oui, dans la Mayenne il y a de nombreuses fermes
mon souvenir le plus marquant reste celui-du lait qu'on allait avec mes frères chercher à la ferme voisine
on s'y rendait pendant la traite
il était tout chaud
que c'était bon
Je suis allée souvent au champ avec les vaches dans la haute Loire pendant mes vacances scolaires. Aujourd'hui on ne voit plus les placides bovidés rentrer du pré, s'arrêter à la fontaine sur la grand place pour s'abreuver, et regagner de ce pas nonchalant qui leur est propre, les étables chaudes et rassurantes. C'est bien dommage. Veun, Veun, Veun c'est ainsi qu'on les appelait pour le retour. J'aime bien lire votre blog. Je vous ai attribué un prix d'excellence car j'aimerais bien qu'on vous visite plus souvent...à bientôt!
Ces vaches ont bercé mon enfance ! Mais tu le racontes tellement délicieusement... Au retour des champs, je devais passer vite devant pour les arrêter afin de traverser la route sans incident. Toujours la même vache devant qui se nommait Bastille... Que de souvenirs doux et amers aussi...