Il y a fort longtemps, dans un château vivaient un roi et une reine qui se désolaient de ne pouvoir avoir d'enfant. Et plus ils attendaient, plus ils s'impatientaient. Chaque jour ils s'exclamaient "Ah, si nous avions un petit, un charmant et joyeux bambin, nous exaucerions tous ses désirs, absolument tous !" De longues années s'écoulèrent et voilà qu'un matin, la reine sentit qu'un petit être commençait à gigoter dans son ventre. Oh, la joie ! Oh, la bonne nouvelle !
Effectivement, quelques mois plus tard, naquit un fort gracieux petit prince. Mignon, si vous l'aviez vu ! Son visage était encadré de bouclettes blondes, ses yeux était d'un bleu très intense et sa peau était d'une douceur comparable à celle des meilleurs fruits. En grandissant, l'enfant devenait de plus en plus ravissant et les jolis mots qu'il prononçait charmaient tout son entourage. Il savait se montrer à la fois doux, aimable, et juste un peu coquin, mais toujours tellement craquant !
Très heureux et surtout immensément fier, le roi faisait venir chaque jour son fils auprès de lui. Il l'admirait exagérément et déclarait : "Tout ce que vous désirez mon fils, je vous le donnerai, tout, absolument tout !" La mère qui passait juste derrière murmurait : "Si vous désirez quelque chose, mon doux enfant, par amour je ferais tout ce qui est possible pour vous le procurer." Le fils du monarque, doux enfant de sa mère, restait songeur …

Or chaque soir, avant de s'endormir dans son splendide lit à baldaquin entouré de lourdes tentures, le petit prince regardait la lune. Il la contemplait longuement, suppliant sa mère de ne pas tirer trop rapidement les rideaux. La reine l'entendait chuchoter doucement, comme on se parle à soi-même, et elle souriait en pensant qu'avec l'âge et la raison ses rêveries s'estomperaient.

Cependant, lors d'un face à face où le roi demandait pour la énième fois à son enfant ce qu'il désirait, le petit prince ouvrit la bouche.
- Parlez mon fils, coupa le monarque. Désirez-vous des chevaux dressés pour galoper fièrement dans le pays avec toute votre suite ? Voulez-vous aussi un oiseau ou un singe comme animal de compagnie ? Je me charge immédiatement de les faire capturer … Ou alors préférez-vous les bijoux et les pierres précieuses qui reposent en mes coffres ? Ils sont à vous dans l'instant …
- Non, Père … dit l'enfant en secouant ses boucles blondes. Majesté, je voudrais … Euh, je voudrais … Père, puisque vous pouvez tout, donnez-moi la lune !
- La lune, s'écria le roi en manquant de s'étrangler, mais c'est impossible ! Demandez-moi autre chose ! Je ne peux pas vous donner la lune, comme si c'était un gros ballon !
- Mais, Père, vous avez dit …
- Il suffit ! s'exclama à nouveau le roi. Personne ne peut s'emparer de la lune, pas plus que des étoiles ou du soleil. Ce sont des astres et il est impossible de les décrocher ! Vous m'entendez, IMPOSSIBLE !

Albert Anker

Alors l'enfant tomba malade. Il cessa de parler et de s'alimenter. Bientôt ses jambes refusèrent de le porter et il dû s'aliter. Comme il dormait, sa mère s' approcha doucement et en regardant son petit visage tout pâle, elle eut une idée. Mais bien sûr, comment n'y avait-elle pas songé plus tôt ! Le petit Prince désirait la lune, eh bien, il l'aurait !
Elle se précipita dans les cuisines, sortit une belle jatte, la farine la plus fine, des œufs pondus du jour et le lait des meilleures vaches de l'étable royale. Elle avait sa recette, bien à elle, pour confectionner la plus belle … La plus belle quoi, déjà ? Mais la plus belle lune, voyons ! Une lune pleine et bien ronde ! Sur les pierres brulantes du four, elle la mit à cuire elle-même, armée de la longue pelle des boulangers de Sa Majesté. Quand la lune fut cuite à point, bien dorée et bien croustillante, la reine, avec un amour débordant, la sortit du four, la mit à refroidir le temps qu'il fallait pour qu'elle soit juste tiède, puis alla la déposer sur la courtepointe du lit de son enfant.
Le petit prince, réchauffé par cette douce présence, s'éveilla et sentit la bôoonne odeur qui lui chatouillait les narines. Il prononça juste un son : "Oh!", puis rapidement se souleva sur ses coudes, prit la belle, magnifique, lune blonde et parfumée dans ses petites mains, et sans réfléchir croqua dedans. Hum, qu'elle était bonne ! Hum, qu'elle était savoureuse ! Un délice ! Une pure merveille ! L'enfant dévora la lune entièrement, jusqu'à la dernière miette, puis il se leva et se mit à parler abondamment et très joyeusement.
Aussitôt le roi, son père, fut prévenu et il ne cacha pas son grand soulagement : Son fils était guéri, bien guéri ! Cette nouvelle méritait, sur le champ, une grande et remarquable fête dans son royaume. Ordre à tous, importants personnages ou petites gens, de se réjouir avec la famille royale ! Et quoi de mieux pour se réjouir, que d'offrir à chaque famille une lune aussi bonne que celle qui avait redonné la santé au petit Prince ?!
Mais le roi et la reine souhaitèrent ajouter un plaisir supplémentaire à la simple dégustation de la lune. Un petit objet, glissé dans la pâte, devait désigner dans chaque famille, qui comptait souvent une dizaine d'enfants ou plus, le petit "prince" ou "roi" de la journée. On cherchait quel objet lorsqu'à la nuit tombée, un quartier de lune s'éleva dans le ciel. (Eh oui, le temps s'était naturellement écoulé depuis la pleine lune !) Alors la reine décida : "Nous choisirons un objet facile à se procurer pour tous, une graine ayant la forme de "Celle" qui a rendu la santé et le bonheur à notre enfant. Une graine de haricot blanc ou une fève."

Ainsi les choses furent dites et ainsi elles se passèrent. Par la suite, chaque année, les mamans confectionnèrent des galettes bonnes à souhaits, pour désigner un nouveau petit "roi pour de rire" parmi leurs enfants. Elles ne manquaient pas de dire à celui qui trouvait la graine ou la fève :
"Personne, pas même le roi tout-puissant, ne peut donner la lune à ses enfants. De l'amour aussi bon et nourrissant que cette galette, oui ! Mais pas la lune ! Oh non, pas la lune !"

Mon conte est dit !…
Et moi, je suis montée sur une souris,
D'un coup de pied, j'l'ai envoyée à Paris !
Vous pourriez être polie ! m'a-t-elle dit,
Et j'me suis retrouvée dans son nid,
Tout riquiqui !

C'est bien fait pour moi !
La prochaine fois,
Me comporterai comme il se doit
Avec un plus petit que moi.
N'est-il pas lui aussi un roi ?!
Haricot, fève et p'tit pois !