Couleurs poètes
Depuis une quinzaine de jours, elle le porte dans le cœur ce Printemps des Poètes. Une occasion de creuser un peu "sa terre", de faire du ménage dans son jardin, de gratter les mots, les couleurs, les idées ... De scruter les paysages, de s'attarder affectueusement sur des visages, d'attendre doucement que l'imprévu, la rencontre, l'inespéré, adviennent ...
D'emblée Lily a aimé, sur l'affiche, le rose tyrien, symbole de la joie féminine, mêlé à l'ocre brun de la terre. Elle a aimé ce visage, mi-enfant, mi-adolescent, couché sur le sol à la façon des Indiens guettant des avancées encore imperceptibles, couché peut-être aussi sur le trottoir à la façon des mendiants d'espérance d' aujourd'hui dans nos villes, couché encore sur la moquette brune de sa chambre intérieure où lève une timide mais ineffable fleur blanche.
Et cependant elle n'a pas aimé la propreté irréprochable de cette moquette, le trop sage visage de la fillette, les pots si bien alignés, le manque d'air. D'ailleurs, une seule graine a germé ... Pourquoi ?
Lily s'est interrogée aussi à plusieurs reprises sur le sens. Pourquoi, alors qu'on attribue volontiers aux femmes des qualités d'intériorité, d'attention aux "petites choses" et un regard poétique sur le monde, vouloir en rajouter encore une couche ? Laisser entendre que les hommes seraient étrangers à cet univers et à son langage ? Qu'ils paraitraient immatures, en tout cas pas très sérieux à souhaiter en franchir les portes ? Et que c'est rassurant de confiner les "nanas" dans la dentelle des jolis mots et des suaves pensées !
En parcourant le site de la manifestation nationale, la réflexion prend naturellement de la hauteur, déplaçant un peu ses interrogations :
"Disons-le sereinement, en poésie comme dans les autres domaines artistiques, la femme a le plus souvent été cantonnée à un rôle subalterne : muse, confidente, consolatrice … La valeur péjorative de l’appellation « poétesse » en dit plus que de longs discours. La question n’est pas de débattre s’il y a ou non une poésie féminine. La question est de mettre en lumière l’apport, à travers l’histoire, des femmes poètes et leur présence remarquable dans la création contemporaine. Ce pourra être aussi l’occasion de considérer les représentations du féminin dans l’imaginaire poétique, au-delà des stéréotypes de la célébration amoureuse."
Jean-Pierre Siméon
L'article suivant, sur le même site, mérite vraiment d'être lu. Pour dépoussiérer et faire le grand nettoyage printanier des idées que nous avons forcement tous, peu ou prou, en tête.
Dépasser les clichés autour de la poésie
- La forme
On a tendance à réduire la poésie à un aspect formel, une forme reconnaissable : la rime, par exemple. Or la poésie est tout le contraire de l’immobilisation dans une forme, c’est une perpétuelle métamorphose. Certes la poésie travaille la forme du langage, sans chercher de point d’arrivée, elle conteste les formes dominantes, les formes historiquement léguées, elle est en recherche de la forme, c’est un atelier, un laboratoire de formes, le lieu où se réinvente sans cesse le texte.
- Les sentiments, le rêve et l’évasion
La poésie est souvent liée à un aspect édulcoré du sentiment, une image lénifiante, aseptisée, douce, gentille. Or la poésie est ce qui dérange, ce qui déconcerte, qui renvoie au complexe.
On perçoit le poète comme un rêveur, un marginal, un évadé ; or le seul souci du poète c’est la confrontation à la réalité. « Le poète doit avoir les mains dans le cambouis de l’existence humaine » dit Louis
Dubost.
Mais quelle est cette réalité dont parlent les poètes ? C’est notre apparence, notre identité de surface, mais c’est aussi notre vie intérieure, nos aspirations, nos inquiétudes, notre mémoire …
La poésie nous parle de notre réalité pleine et entière, elle renvoie à notre « moi » inscrit dans le monde.
Rilke disait « La poésie est le lieu d’une expérience », c’est
finalement l’expérience de notre propre rapport au monde.
La poésie est une façon d’être au monde, de le questionner, de s’interroger sur les choses existentielles.
- la peur de ne pas comprendre la poésie
La rencontre avec le poème c’est comme la rencontre avec quelqu’un, elle suppose le temps, la patience, la fréquentation, un désir de découvrir et une certaine attente en même temps.
Comprendre le poème ce n’est pas une question de savoir, mais une question d’attitude devant le poème, c’est à soi-même de faire le chemin du sens, tout n’est pas dit dans le poème.
- Comment lire ?
Lire la poésie demande un petit effort, celui d’ouvrir un livre, d'avoir un peu de curiosité et de volonté, de prendre le temps, de se dire qu’on fait ça pour soi.
Ensuite, oublier la logique habituelle qui nous fait lire une page de gauche à droite et de haut en bas. Avec la poésie, on peut s’arrêter sur des phrases, des mots, abandonner le poème, prendre le temps d’y revenir. Un lecteur de poésie est celui qui prend son temps pour lire et qui ne cherche pas à tout comprendre immédiatement.
La poésie est une façon de traverser le monde, l’esprit ouvert, curieux, c’est s’interroger sur la complexité de la vie. La poésie est un lieu de forte implication où l’être se révèle.
À très bientôt pour vous parler d'Andrée Chedid, particulièrement mise à l'honneur pour son quatre-vingt-dixième printemps, et de quelques autres femmes méritant la découverte, la rencontre avec leur univers.
Commentaires
Ca alors Lily, je n'avais pas trouvé l'affiche quand j'ai publié mon article ! Et je me disais justement que les "logos" proposés étaient bien tristes...
Tu fais une analyse remarquable de cette affiche et de ce qu'elle nous donne à voir. Merci pour la qualité et la profondeur de ce que tu écris.
"Les mains dans le cambouis de l'existence humaine" oui c'est tout à fait ça.
A très bientôt Lily.
un peu de chaleur en passant ... et je repars avec tellement d'information
je n'ai jamais réussi à accrocher vraiment sur la poésie, je préfère la prose (c'est bien cela quand il n'y a pas de vers ? et je commprends qu'il ne faut pas essayer de comprendre tout ... de lire dans le bon sens ... je repars mieux informée sur ce que serait la poésie
La poésie, c'est la CREATION...et créer, c'est produire quelque chose de nouveau, de différent...et les enfants sont, en germe, des poètes, si on a la chance de pouvoir les accompagner dans cette voie! Combien de futurs poètes auras-tu éveillés, Lily ?
La poésie est faite de rythmes, de sons, d'images...et un texte en prose peut être plus poétique qu'un texte en vers!
La poésie n'est pas une "technique" d'écriture! On peut être un bon versificateur et un mauvais poète .
Lorsque je lançais une séquence de travail sur la poésie, je ne prononçais pas le mot, je ne l'écrivais pas...Et j'écartais tous les termes techniques que mes élèves proposaient: rimes, vers, pieds,...tout ce qui était purement technique...
Et au tableau blanc, à la fin de la séance, il ne restait que quatre mots...qu'ils avaient trouvés. Niveaux: de la fameuse 4ème techno à la terminale bac pro...des jeunes qui, officiellement, n'en avaient rien à foutre de la poésie, mais qui étaient nombreux, en fait, à en écrire, dans leur cahier intime!...ça, je ne l'ai appris que tard...
Suis-je bête d'écrire des choses si compliquées!
La poésie, ce sont des mots en liberté...
Et la poésie peut se trouver partout...
P'têt que Robinson a raison...!?! Allez je veux croire à sa définition qui m'arrange bien : "La poésie c'est la création" ... Chouette, comme Monsieur Jourdain, je fais de la poésie sans m'en douter, avec mes fils et mes tissus ...!! Me voici réconciliée avec ce genre littéraire, moi qui suis une scientifique dans l'âme ! Merci Lily, et merci Robinson.
Pas toujours si simple la poésie, il m'arrive de faire de jolis textes lorsque je suis triste, enfin, je crois...bonne journée lily...
Pour ma part, je me replonge dans la poésie avec mes enfants; cette affiche est très belle!
A propos de poésie, Jean Ferrat vient de nous quitter. Il a écrit de bien belles choses. Et, grâce à lui, j'ai découvert la poésie d'Aragon.