Printemps des poètes 2010

D'emblée Lily a aimé, sur l'affiche, le rose tyrien, symbole de la joie féminine, mêlé à l'ocre brun de la terre. Elle a aimé ce visage, mi-enfant, mi-adolescent, couché sur le sol à la façon des Indiens guettant des avancées encore imperceptibles, couché peut-être aussi sur le trottoir à la façon des mendiants d'espérance d' aujourd'hui dans nos villes, couché encore sur la moquette brune de sa chambre intérieure où lève une timide mais ineffable fleur blanche.

Et cependant elle n'a pas aimé la propreté irréprochable de cette moquette, le trop sage visage de la fillette, les pots si bien alignés, le manque d'air. D'ailleurs, une seule graine a germé ... Pourquoi ?

Lily s'est interrogée aussi à plusieurs reprises sur le sens. Pourquoi, alors qu'on attribue volontiers aux femmes des qualités d'intériorité, d'attention aux "petites choses" et un regard poétique sur le monde, vouloir en rajouter encore une couche ? Laisser entendre que les hommes seraient étrangers à cet univers et à son langage ? Qu'ils paraitraient immatures, en tout cas pas très sérieux à souhaiter en franchir les portes ? Et que c'est rassurant de confiner les "nanas" dans la dentelle des jolis mots et des suaves pensées !

En parcourant le site de la manifestation nationale, la réflexion prend naturellement de la hauteur, déplaçant un peu ses interrogations :

"Disons-le sereinement, en poésie comme dans les autres domaines artistiques, la femme a le plus souvent été cantonnée à un rôle subalterne : muse, confidente, consolatrice … La valeur péjorative de l’appellation « poétesse » en dit plus que de longs discours. La question n’est pas de débattre s’il y a ou non une poésie féminine. La question est de mettre en lumière l’apport, à travers l’histoire, des femmes poètes et leur présence remarquable dans la création contemporaine. Ce pourra être aussi l’occasion de considérer les représentations du féminin dans l’imaginaire poétique, au-delà des stéréotypes de la célébration amoureuse."

Jean-Pierre Siméon

L'article suivant, sur le même site, mérite vraiment d'être lu. Pour dépoussiérer et faire le grand nettoyage printanier des idées que nous avons forcement tous, peu ou prou, en tête.

Dépasser les clichés autour de la poésie

- La forme
On a tendance à réduire la poésie à un aspect formel, une forme reconnaissable : la rime, par exemple. Or la poésie est tout le contraire de l’immobilisation dans une forme, c’est une perpétuelle métamorphose. Certes la poésie travaille la forme du langage, sans chercher de point d’arrivée, elle conteste les formes dominantes, les formes historiquement léguées, elle est en recherche de la forme, c’est un atelier, un laboratoire de formes, le lieu où se réinvente sans cesse le texte.

- Les sentiments, le rêve et l’évasion
La poésie est souvent liée à un aspect édulcoré du sentiment, une image lénifiante, aseptisée, douce, gentille. Or la poésie est ce qui dérange, ce qui déconcerte, qui renvoie au complexe.
On perçoit le poète comme un rêveur, un marginal, un évadé ; or le seul souci du poète c’est la confrontation à la réalité. « Le poète doit avoir les mains dans le cambouis de l’existence humaine » dit Louis Dubost.
Mais quelle est cette réalité dont parlent les poètes ? C’est notre apparence, notre identité de surface, mais c’est aussi notre vie intérieure, nos aspirations, nos inquiétudes, notre mémoire …
La poésie nous parle de notre réalité pleine et entière, elle renvoie à notre « moi » inscrit dans le monde.

Rilke disait « La poésie est le lieu d’une expérience », c’est finalement l’expérience de notre propre rapport au monde.
La poésie est une façon d’être au monde, de le questionner, de s’interroger sur les choses existentielles.

- la peur de ne pas comprendre la poésie
La rencontre avec le poème c’est comme la rencontre avec quelqu’un, elle suppose le temps, la patience, la fréquentation, un désir de découvrir et une certaine attente en même temps.
Comprendre le poème ce n’est pas une question de savoir, mais une question d’attitude devant le poème, c’est à soi-même de faire le chemin du sens, tout n’est pas dit dans le poème.

- Comment lire ?
Lire la poésie demande un petit effort, celui d’ouvrir un livre, d'avoir un peu de curiosité et de volonté, de prendre le temps, de se dire qu’on fait ça pour soi.
Ensuite, oublier la logique habituelle qui nous fait lire une page de gauche à droite et de haut en bas. Avec la poésie, on peut s’arrêter sur des phrases, des mots, abandonner le poème, prendre le temps d’y revenir. Un lecteur de poésie est celui qui prend son temps pour lire et qui ne cherche pas à tout comprendre immédiatement.

La poésie est une façon de traverser le monde, l’esprit ouvert, curieux, c’est s’interroger sur la complexité de la vie. La poésie est un lieu de forte implication où l’être se révèle.

À très bientôt pour vous parler d'Andrée Chedid, particulièrement mise à l'honneur pour son quatre-vingt-dixième printemps, et de quelques autres femmes méritant la découverte, la rencontre avec leur univers.