Il y a vingt-cinq ans, Lily découvre Andrée Chedid par hasard. Elle flânait devant le rayon “poche” de son supermarché lorsqu’une couverture colorée l’a attirée. Le visage hâlé et finement dessiné, sur fond de sable, d’une adolescente un brin réservée, avait été déchiré pour laisser apparaître deux gerberas, ces fleurs originaires du Moyen-Orient. L’une blanche, l’autre orangée, accompagnées d’une tige de feuilles élancées. Un titre sans majuscule : derrière les visages. Tout de suite une vive curiosité qui lui fait découvrir ces quelques lignes de présentation de l’auteur par elle-même :

« Je suis née au Caire, en Égypte. J’habite Paris par choix, parce que j’aime cette ville depuis l’enfance. J’écris depuis l’âge de dix-huit ans, en plusieurs genre : poésie, roman, théâtre. Écrire, c’est très dur, avec de grandes fenêtres de joie …

J’écris pour essayer de dire des choses vivantes qui bouillonnent au fond de chacun ; j’espère ainsi communiquer. Les sujets que je choisis sont en général marqués par la tragédie et par l’espérance. Je veux garder les yeux ouverts sur les souffrances, le malheur, la cruauté du monde ; mais aussi sur la lumière, sur la beauté, sur tout ce qui nous aide à nous dépasser, à mieux vivre, à parier sur l’avenir. »

À l’intérieur, “neuf nouvelles, situées pour la plupart en Égypte et au Liban, qui cherchent à parler du cœur universel des hommes …”

En les lisant, Lily, souvent, a senti son cœur, à elle, vibrer et même se serrer. Des nouvelles, on pourrait dire “à la Maupassant” : Il se passe de belles choses, quelques personnages font preuve de générosité, d’ingéniosité ou de magnanimité de façon remarquable, le lecteur sourit tellement il se sent bien … Oh, ce Moyen-Orient recèle tellement de valeurs oubliées chez nous !… Et puis paf ! Le choc arrive. Percutant !… Et cependant une force, puisée dans ce que l’auteur nous a dit d’elle - de son pari sur l’avenir - nous pousse à continuer à les aimer ces braves personnages, souvent des petites gens. Et se grave alors en nous l’émotion qu’ils nous ont fait vivre à travers leur quotidien, leur douleur et leur douceur.

Lors d’une “Fureur de lire”, dans un magnifique manoir-bibliothèque en Anjou, Lily avait lu à haute voix une de ces nouvelles : “La chèvre du Liban” et par la suite elle a dévoré deux romans de cette auteur ; “Mon ennemi, mon frère” et “L’autre”. Toujours le même sentiment d’élargir sa hutte intérieure.

Andrée Chedid, secrètement, est venue habiter un coin de son cœur, comme une amie que l’on voit rarement, mais dont on se réjouit de l’existence. Parfois, Lily découvrait un de ses poèmes au hasard d’une revue et il la renvoyait à une force intérieure faite tout autant de lucidité que d’espérance. Merci Madame Chedid !


Et aujourd’hui alors ?
Récemment Lily a souhaité trouver un ouvrage poétique de La Dame qui, le 20 mars, fêtera ses quatre-vingt dix printemps et dont les médias ont annoncé qu’elle allait être particulièrement mise à l’honneur. (Il est amplement temps, si nous souhaitons le faire de son vivant !) Dans la grande Librairie où se rendent la plupart des lecteurs (et surtout les jeunes), elle a cherché désespérément le rayon Poésie. Incroyable ! Il existait une toute petite longueur d’ouvrages, sur une étagère tout en dessous des rayonnages habituels … Courbée en deux, elle a parcouru les noms : Rimbaud, Hugo, Verlaine, Baudelaire, Char, Ponge, etc. Point de femmes et encore moins de Chedid ! Rôhh, ces grandes surfaces du livre qui oublient d’être un peu audacieuses !

À la bibliothèque, nouvelle tentative pour enfin faire aboutir sa quête … Comme elle exprimait sa déception à l’agent du patrimoine qui passait là, en moins de cinq minutes elle vit arriver Madame la Responsable avec un journal dans les mains. “Lily, on vient de me dire que vous cherchez un recueil de poésie d’Andrée Chedid. Nous n’en avons pas, mais vous savez que vous pouvez aller écouter ses textes demain à Savennières, dans le cadre du “Printemps des Poètes” !… Non mais, elle est formidable cette responsable ! En plus, là-bas, c’est le pays des “Coteaux du Layon” …

Regarder l’enfance

Jusqu’aux bords de ta vie

Tu porteras ton enfance

Ses fables et ses larmes

Ses grelots et ses peurs

Tout au long de tes jours

Te précède ton enfance

Entravant ta marche

Ou te frayant chemin

Singulier et magique

L’œil de ton enfance

Qui détient à sa source

L’univers des regards.

“Épreuves du vivant” 1983,
dans Poèmes pour un texte (1970-1991),Flammarion, 1991.

Après une belle prestation de trois femmes de la Taverne aux Poètes, dégustation d’un verre blond et sucré, accompagné de délicieux chocolats. Hum, que de délicatesse !
Maintenant que Lily en sait plus sur la fameuse romancière, poète, journaliste, auteur de théâtre, elle a envie de la connaître encore bien davantage. Andrée Chedid, une femme qui a toujours su rester jeune et s’intéresse aux petits comme aux grands événements d’aujourd’hui. Une femme d’intelligence et de cœur. Une amie discrète. D’ailleurs, vous le savez bien, c’est elle qui “dit M”… “Aime, je dis aime !