La sablière
Elle aime se remémorer les lieux de son enfance, une campagne très boisée avec une terre sablonneuse. De l'espace, des jeux, du rêve ... Et des souvenirs vivaces !
Vers sept, huit ans, Lily avait entrepris le tour du
"monde".
Une de ses étapes favorites lui faisait emprunter le chemin de la
sablière et poursuivre au-delà, jusqu'au pré du cerisier. Après y avoir
confessé quelques grillons, elle revenait et s'arrêtait écouter le
murmure du "Glouglou", mince filet d'eau aussi timide que la belle, qui
faisait luire quelques cailloux au soleil avant de s'enfoncer sous le
chemin
et tranquillement alimenter une cressonnière, un peu en contrebas.
La sablière était un monde immense et libre. Quelques champs alentour
élargissaient la part de ciel et de lumière au-dessus de sa tête et de
loin elle apercevait le pré du cerisier, tache plus claire suspendue au
milieu des bois.
De toute part autour de cette petite cuvette, s'élevaient des châtaigniers, des pins et des chênes, premier rideau de feuillage masquant les bois et les prés marécageux des fins fonds de Ruypéroux, avant de découvrir une autre enceinte boisée, plus haute et plus dense, culminant avec l'abbaye qui se découpait très nettement dans le ciel.
Des fins fonds du Maine perdu ou du Réservé, montait parfois la rumeur des paysans et de leurs bêtes. Du ciel descendait la sérénité de l'abbaye bénédictine et de ses moniales, à la voix si pure lorsque, derrière leurs grilles le dimanche, elles chantaient les louanges du Seigneur.
La sablière était un monde immense et libre, parce qu'il était empli de solitude sans être triste. Le soleil et le vent jouaient avec les arbres, la petite jouait avec le sable, creusant des galeries et croyant reconstruire un monde plus beau, où ses grands-parents ne s'aventuraient jamais.
Avec le temps, la végétation avait envahi les abords de la sablière, ronces et arbustes oubliés par le “dail” (faux) du tonton, accablé d'ouvrage et bronchitique de l'automne au printemps.
Les vieux démons de tata Yvette s'étaient alors réveillés : les petits ne devaient pas aller à la sablière, elle était infestée de vipères. Tonton en avait tué une avec sa fourche et un voisin s'était fait mordre récemment, croyant mourir tellement il était malade ... En cachette, Lily y retournait bien de temps à autre, mais comme elle entendait : ”Un lézard vert cache souvent une vipère”, elle fuyait, craintive, à la moindre alerte.
Elle avait alors tracé des chemins et creusé des galeries dans le tas de sable, juste devant le hangar à foin, dans la partie collective de la cour. Ce sable-là, Lily, était réservé pour faire du ciment ! Il ne fallait pas l'étaler partout ...
Bon, bon !... Derrière le hangar à la paille s'entassaient de nombreuses brouettées de pierres propres à reconstruire, elles aussi, tout un monde. Lourdes pierres de taille à déplacer avec précaution pour éviter de s'écrabouiller un pied, pierres légères et bosselées incrustées de fossiles, ou encore pierres moussues coiffant une fourmilière, toutes les pierres s'animaient pour faire vivre maisons, châteaux, remparts ou chicanes.
Tonton Gaston avait-il à ce point oublié son enfance pour prétendre que la petite allait bien évidement se casser une jambe ?
“Lily n'ira plus sur le pilot de pierres” avait promis sa Mémé, piquée de se faire remonter le chignon par son beau-frère.
Ces souvenirs datent d'avant 1968. Une quantité de peurs et d'interdits à l'époque ! Mais avec le temps et l'encre des mots, bien des tristesses se sont polies comme les galets, jusqu'à devenir presque douces.
Commentaires
J'aime ces souvenirs d'enfance qui sentent bon la campagne : l'herbe, l'eau du ruisseau, les grands-parents, la sensation de faire des découvertes incroyables et de transgresser...
Ma petite enfance date aussi d'avant 1968 et je me retrouve dans tes souvenirs ... mon terrain d'aventures n'était pas une sablière mais une petite colline escarpée en face de la ferme de mes grands-parents.
Souvenirs d'escapades enfantines, en solitaire ... qui furent des moments importants, fondateurs et inoubliables.
Des moments de liberté que connaissent peu les enfants d'aujourd'hui ... Car si l'autorisation te fut retirée à toi ... aujourd'hui, souvent, elle n'a jamais été donnée.
Et bien des enfants du 21ème siècle ne "gambadent" que sur Wii et internet ...
Merci de ta visite ! Ça fait du bien de revenir sur la blogosphère...
Ta description me fait penser aux jardins à l'anglaise, comme dans "la Nouvelle Héloise" de Rousseau, un endroit où la nature n'est pas contrariée et nous offre donc des paysages et émotions authentiques.
Après concernant les peurs et les interdits, oui, il faut laisser le temps faire son œuvre et laisser ensuite agir les charmes du passé !
Bonne soirée à toi. Léo
Oh que j'aime ces souvenirs d'enfance qui sentent si bon et qui nous ramènent si loin... Merci belle Lily.... Bisous
C'est drôle que l'on soit si inconscient du danger lorsqu'on est enfant... On a tous nos petits souvenirs d'interdit qu'on a transgressé !... Et qui nous semblent malgré tout de bons souvenirs !!!
Et quand vient l'âge adulte, on empêche les mêmes choses à nos chers petits...
Ainsi va la vie Lily !
Bisous et belle journée !
Merci pour ce beau souvenir d'enfance dont tu parles si bien... Il m'a transporté bien loin... Je n'ai presque pas de souvenir d'enfance... et contrairement à toi j'ai passé mon enfance en ville, c'était moins drôle...
(rien à voir mais pour le peintre c'est "bluhm", j'avais oublié le h)
Bisous et à bientôt Lily
Comme tu écris bien. Comme tu décris bien. Comme il est bon de plonger avec toi dans tes souvenirs. Tu me fais penser à une petite Laura INGALLS...
Mauve
Je retrouve tes mots, tes souvenirs, tes récits...et je me surprends toujours à sourire en lisant tes pages...!! A bientôt Lily, pour cette douceur souriante!
Belle journée Lily !
Un jour, longtemps après, bien après, trop tard peut-être, je suis revenu sur le terrain de mes aventures extraordinaires. Je parcours le grand pré en quelques minutes ; quelques enjambées entre chaque cerisier. La grande pente dans laquelle je faisais des roulades n'est qu'un talus et le ruisseau un timide petit ru. Pas un seul flocon de la laine des moutons accroché aux barbelés qui faisaient des accrocs dans mes tabliers. Mais, miracle, une touffe rase et fournie de serpolet ; j'en cueille une poignée, me l'écrase sous le nez, la malaxe dans les mains. Et, comme Alice au pays des merveilles, je rapetisse et le pré redevient un champ immense et, un peu inquiète, je cherche des yeux la maison de mes grands-parents qui, soudain, me paraît bien éloignée.
tes souvenirs d'enfance sont incroyablement precis et vivaces...tu étais une enfant drôlement attentive et sensible pour avoir reussi à garder tous ces détails et nous les restituer aujourd'hui...on imagine sans peine cette petite lily sur les chemins...c'est très beau tu sais...
Tu parles des sablières près d'Angers ? Tiens c'est marrant car à moi aussi on me disait que la présence d'un gros lézard vert signifiait qu'une vipère était près. Je pensais à une invention de mon entourage... Quel bonheur de voyager libre dans ces espaces verts et familiers de l'enfance ! Des moments d'apprentissage malgré tout.