D'abord, elle roule sur des petites routes, lentement, attentive aux arbres, à leurs chaudes couleurs et aux multiples nuances de leur palette. Mais bientôt sur sa gauche, dans un enclos, elle aperçoit des chevaux, tout un troupeau, des noirs, des bruns et même un blanc. Elle s'engage alors sur le sentier qui longe la prairie. Heureuse de cheminer sous la caresse du soleil, heureuse de sa liberté ! Enfin, elle atteint l'endroit où la haie est dégagée, là où, de loin, elle pourra contempler les bêtes.

Cheval blanc, cheval roux,
Dis-moi si l'herbe a bon goût.
Cheval bai, cheval vert,
Dis-moi la couleur de l'air.

Un des chevaux l'a aperçue et, tout de suite, vers elle, s'élance au petit trot. Ah, ah, le curieux ! Mais un autre lève la tête et s'élance à son tour joyeusement. Puis un autre, un autre et finalement tous les autres. Elle les compte, six, huit, neuf ! Ils sont tous là, secouant leur encolure, humant puissamment l'air ou se frottant le front contre le flanc d'un des leurs. Elle les appelle du nom des chevaux de son enfance, à la ferme : Vermouth ! Pompon !… Margot !… Ils frémissent et secouent à nouveau leur crinière.

Cheval blanc, cheval roux,
Dis-moi si l'herbe a bon goût.
Cheval bai, cheval vert,
Dis-moi la couleur de l'air.

chevaux

Pompon ! Vermouth !… Celui qui l'a aperçue en premier, le chef de la bande (!) s'approche du fil de clôture dont elle est éloignée par une porte grillagée. Elle cherche la lumière de son regard, mais celui-ci est bien trop doux, impassible derrière ses longs cils.

Pon-pon !… Pon-pon !

L'animal s'approche encore un peu. Un croûton de pain dur traînait à terre, il allonge la gueule vers lui et le saisit entre ses mâchoires. Elle a juste le temps d'apercevoir la rangée supérieure de ses dents; un craquement très sonore aussitôt retentit ! Inattendu pour elle … Un craquement qui contraste tellement avec le silence qui règne alentour !

Subitement, une bouffée chaude l'envahie de l'intérieur. Elle rit et se sent joyeuse, il a suffit de si peu ! Une présence à l'instant, l'ouverture à la vie qui l'entoure, le bonheur provoqué par l'inattendu…

cheval-contre-l-arbre

Plus tard, en famille, préparant le dîner, elle raconte l'anecdote, comment les chevaux lui ont fait la fête et le reste.

- Oui, il y a des moments comme ça où on est très réceptif, commente Chéchet, c'est bien de pouvoir y repenser !

Nana Jeun'ado, qui va vers ses seize ans, réagit simplement par un beau sourire. Sa mère l'interroge :

- Peut-être que tu ne peux pas comprendre… !?

- Si, si, répond Nana.

Et comme sa mère, heureuse, veut en rajouter une couche, elle poursuit :

- Plus tard, quand tu auras des enfants, peut-être que tu te souviendras de cette histoire de chevaux et ça te fera sourire. Tu comprendras certainement davantage. Alors tu diras aux enfants " Un jour votre grand-mère…"

Nana pouffe de rire et Lily rigole avec elle, de bon cœur. Ah, ah, ah ! Oui, tu te souviendras du bruit d'un croûton tout sec, écrasé par la gueule d'un cheval !!!

Je me suis assis au pied d’un chêne noir
et j’ai laissé tomber ma pensée.
Une grive se posait haut. C’était tout.
Et la vie, dans ce silence,
était magnifique, tendre et grave.

Francis Jammes
La paix est dans le bois