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Arrivée depuis quelques mois à La Hague, suite à un deuil douloureux, la narratrice, ornithologue, est chargée d'établir des rapports sur les oiseaux, leurs migrations, leurs nids, l'évolution des espèces. L'usine de retraitement des déchets nucléaires est là, toute proche.

La femme est douce, observatrice, et sait faire de la vie des autres, du milieu dans lequel elle est plongée, un sujet perpétuel d'intérêt. Mais sans crier gare. Tout en délicatesse.

Alors, on découvre ce bout de terre austère, où "le vent souffle si fort qu'il déchire les ailes des papillons", où les nouveaux arrivants sont inlassablement épiés, où les vieux n'en finissent pas de ressasser leurs rancunes et les souvenirs de leurs morts - quand ils ne divaguent pas !- et où les jeunes s'ennuient, tels des rats dans des boîtes à chaussures, en attendant de pouvoir s'enivrer de mer où de s'envoler vers la ville.

Vous l'avez compris, les personnages qui gravitent autour de l'auberge de Lili (avec un i), sont tous cabossés, en manque d'affection. Pourtant, à travers la plume de Claudie Gallay, étonnement familière, s'attardant sur des petits détails, se dégage une empathie qui révèle leur densité et les rend attachants à travers leurs particularités.

L'intrigue ? Elle tourne autour d'un naufrage, d'une disparition en mer, mais ce n'est pas vraiment elle qui nous tient en haleine. Nous sommes happés par l'atmosphère rude, changeante et si belle, des lieux qu'une fois le livre refermé on rêve de visiter. Happés par la poésie des légendes et autres petites histoires qui s'imbriquent dans ce décor pittoresque. Touchés par le cheminement de chacun, avec sa souffrance, ses désirs, ses refus et le lien qui le maintient tout de même en relation avec les autres.

Nous tournons longtemps autour du phare, longeons les falaises, visitons la maison de Prévert (dont un poème a inspiré le cœur du récit) et pénétrons un peu l'âme des meurtris, de ceux qui espèrent un apaisement face à la grande déchirure.

Trois cent vingt quatre pages, mais de courts chapitres, tous très vivants. Pour un récit que l'on aimerait prolonger longtemps … Un très beau moment de lecture !

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Quelques passages - sept !- que Lily souhaite garder à fleur de mémoire. Vous n'êtes pas obligés de tout lire =^.^=, chacun picore selon son désir :

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"[…] il était au bord de la route devant chez la Cigogne. Une vache avait fait son veau au bord d'un pré. Le père de la Petite l'avait chargé dans une brouette et il le remontait. On s'est retrouvés là par hasard. Une naissance, même celle d'un veau, ça faisait sortir du monde sur le pas des portes. Ça faisait tourner les têtes.

Étrange cortège que celui de cette vache qui avançait avec, sortant encore d'entre ses pattes, une lourde poche visqueuse. Juste après la vache, il y avait le veau dans la brouette, le père de la Cigogne, et derrière encore la Cigogne et enfin le chien. Les essieux de la brouette grinçaient. Au-dessus, c'est les mouettes qui gueulaient.

- C'est rude la Hague, hein ?
Il a dit ça d'une drôle de façon et ça m'a fait rire.
On s'est regardé. Le vent nous faisait des yeux de fous."

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"Ces oiseaux, c'étaient des migrateurs. Depuis quelques jours, ils arrivaient par dizaines et il continuait d'en arriver encore, des vols rendus difficiles à cause de la brume. Pourquoi volaient-ils ainsi, si près des maisons ? Les oiseaux ne s'arrêtaient pas, ils continuaient plus au sud, la Camargue sans doute, l'Afrique peut-être. Ils allaient sur mes terres d'avant. Une aile a frôlé ma fenêtre. L'oiseau s'est ébroué, un instant rendu saoul par la violence de sa propre peur. Est-ce la lumière qui les attirait ?  Ce point pourtant à peine lumineux mais dans cette épaisseur de brume, sans doute il leur donnait l'illusion d'être une lanterne. Des oiseaux, il en mourrait par centaines dans les lumières. Des oiseaux comme des grands insectes. Ils s'écrasaient. J'ai éteint la lampe. J'ai regardé derrière la fenêtre.
Théo a dit, Il vous faudrait passer une nuit là-bas, vous faire déposer.
Là-bas le phare.
J'ai collé mon visage. Le phare était encerclé de ténèbres. Il défiait les vagues et la nuit."

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"Les maisons de la Roche sur la gauche. Parmi tous les toits, celui du Refuge, plus longs que les autres. Les tuiles claires à côté, la maison de Nan. Je regardais. Le vent me desséchait les yeux. La Hague n'est pas une terre comme les autres. Peu habitée, hostile aux hommes. J'apprenais d'elle chaque jour, comme j'avais appris de toi. Avec la même urgence.
J'ai fini par refermer la lucarne. Théo m'attendait, assis sur une caisse.
Il m'a regardée approcher.
- Au début, je passais des heures ici. J'en oubliais de manger. Debout, derrière cette lucarne, comme dans mon phare.
Il s'est levé.
- C'est une maladie, la mer, vous savez …
Ses pantoufles frottaient sur le plancher."

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