Le retour des vaches
À Bois-Mignon, sept ou huit vaches
normandes et limousines broutaient paisiblement dans trois pâturages.
Dans le “Pré du cerisier”, au-delà de la Sablière et du mince Glouglou,
dans le “Pré des noyers” dans les fins-fonds de Chaillevie et aussi
parfois dans le “Pré du grand peuplier”, assez proche des habitations.
À
dix-sept heures, lorsqu’elles se trouvaient dans les pâturages les plus
éloignés, il fallait aller les chercher avec la chienne et un bâton. Il
suffisait de choisir son arme légère parmi les trois toujours appuyées
au mur intérieur de l’étable. Quant à Milou, la chienne, judicieusement
surnommée Mi-louve par Tonton, toujours joyeusement elle répondait à
l’appel.
Les chênes d’Apremont, Théodore Rousseau (1812–1867)
Musée d’Orsay
Parvenue
dans les fins-fonds, en traversant la route, passant par un petit
bois de rabougris et dévalant une pente, Lily savait que les
hommes de la ferme avaient chacun leur façon d’appeler les bêtes :
Son grand-père criait “Amène, amène, amène, amène, amène !” Entendant ça, le tonton Gaston ne manquait pas de pouffer de rire et préférait ses “Viens, viens, viens, viens, viens !”
La première fois que la gamine y est allée seule, elle a voulu
appeler comme son Pépé, mais les “Amène, amène !” n’ont pas réussi à
sortir de sa gorge, alors tout simplement elle a lancé : ” Allez, allez, allez, allez, allez !”
Tranquillement les bêtes ont levé la tête un peu surprises, ont humé
une lente bouffée d’air puis ont commencé à se rassembler. Ouf, le
plus dur était fait, mais elle ajoutait tout de même d’une voix
enjouée : “Allez Milou, vas-y !” La chienne n’attendait que ce
signal pour se lancer à toutes pattes, en aboyant, sur les mollets
des paisibles
laitières qui s’affolaient alors et se mettaient à courir, faisant
danser leurs lourdes mamelles. Parfois, en chemin, Lily donnait du
bâton sur
la croupe de l’une ou l’autre de ces dames en robes brunes et blanches
un peu crottées, histoire de montrer qui était le petit chef.
“La vache à l’abreuvoir” Julien Dupré (1851–1910)
Arrivées dans la cour, les bêtes s’abreuvaient longuement au “timbre” puis regagnaient l’étable. Mais là, l’ambiance se gâtait souvent. Certainement par habitude, les vaches se mettaient à chahuter entre elles avant de se laisser attacher. Elles se dirigeaient n’importe où, précipitamment, et se montaient joyeusement les unes sur les autres. Lily n’en menait pas large, alors d’une voix forte elle criait : “À vos places les vaches !” Et à sa grande surprise, sa voix d’enfant avait de l’effet. Les bêtes cessaient immédiatement leur chahut et revenaient à leur râtelier en ruminant paisiblement. Tonton n’avait plus qu’à venir fixer la chaine autour de leur cou tout en leur faisant la conversation et en leur flattant l’encolure : “Alors la Zyphérine, pas trop galopine aujourd’hui ? Et toi la Brunette ? Ah, ma Brunette, t’es ma Brunette toi, tu sais ! T’as un sacré caractère !” L’une après l’autre, ainsi, il les nommait : Les Mignonne, Gentille, Jolie, Lunette, Pâquerette, Lentille, Lambine, etc.
Doucement, alors, Lily s’éclipsait. Son travail était terminé. Ah, ah ! À vos places les vaches ! À vos places les vaches !
[ Souvenir publié une première fois le 03 décembre 2009,
mais les illustrations, ici, sont nouvelles. ]
Commentaires
Quel joli texte…vécu!
Pour deux mois, chaque été, nos parents nous casaient chez grand-mère en pleine campagne belge, en Ardennes. L’après quatre-heure nous rentrions les vaches avec un fermier voisin. Au début et parfois, comme toi, on n’en menait pas large. Ce qui était fort différent était le langage employé par le fermier quand il houspillait ses vaches!!! Nous rigolions ferme mais n’osions pas répéter ses mots…
Le tableau du chêne est de toute beauté! merci Lily, belle journée.
Intelligentes ces vaches..elles comprennent ..;même si les mots sont différents…
bonne journée Lily!
Pour moi, le retour des vaches c’est avant tout sonore.
Ce sont les oreilles qui détectent en premier leur retour. Les sonnailles lointaines nous accompagnent dans la journée. Et puis le son s’ouvre.
Les vaches rentrent seules, elles sont six ou sept et elles descendent des prés-hauts.
Leurs cloches sonnent une musique familière et rythmé par leurs pas lourds. On reconnait chacune à son timbre clair, fêlé,grave, vibrant,ou clochette haut perché.
Le matin, elles partent tôt d’un pas léger, à l’heure ou nous sommes (les enfants) encore dans notre lit, on les suit, elles s’éloignent et c’est l’heure de mettre un pied par terre.
Le soir elles rentrent alourdies, elles s’arrêtent pour boire longuement l’eau fraiche de la fontaine qui coule en un petit filet glacé cette eau pure de la montagne. Et puis elles rentrent tranquilles à l’étable. C’est l’heure de la traite.
Ah que de souvenirs tu me ramènes!! J’ai aussi été chercher les vaches. Exactement comme tu le racontes. Mais tu vois, j’ai oublié quel était le ‘son choisi’ pour les nôtres. C’est fou??… Au fond c’était une sorte de ‘mantra’ comme le chantent ceux qui méditent? :D Mais on l’ignorait!! Répétés,les vaches se rassemblaient en troupeau.
Comme toi j’ ai aimé ces retours du pré le soir quand le soleil se couche derrière la montagne…
C’ est là que je suis tombée amoureuse de ces grands animaux aux regards si doux…J’ aimais recevoir , pendant la traite quelques giclées de lait dans les gambettes…pour le plus grand plaisir de mon pépé…:-))
Mai pour toi, c’ est peut-être là aussi que tu as appris à assoir une autorité affectueuse…” à vos places…” :-)
De tout coeur je t’ embrasse
Comme j’aime ce texte-là, Lily ! Qui me renvoie également à mes propres souvenirs d’enfance. Quel plaisir c’était pour moi, fille de la ville, de suivre le retour des troupeaux le soir, pendant mes vacances dans les Pyrénées, un souvenir très sonore, comme le tien ! Cette complicité bêtes et hommes était si belle, je la pense moins fréquente aujourd’hui…
Bises amicales, chère Lily
Tu avais déjà la vocation si les vaches t’écoutaient, tu t’entrainais déjà à devenir “maitresse” :)
Les animaux sont plus attentifs aux enfants qu’aux adultes…
Hier Happy a fait une chose très troublante : pendant qu’Anthony lassait ses chaussures pour partir travailler, elle lui a déposé deux croquettes à ses pieds :) on a trouvé ça très touchant et émouvant…
Une belle histoire Lily, comme tu sais si bien les raconter ! Gaïa va se régaler quand tu lui raconteras toutes tes histoires !
Bisous Lily :)
J’ai essayé par trois fois de répondre à ton commentaire sur le Tibet..mais ce matin…impossible!
Je pense que les pétitions, même sur Internet, ont leur utilité, plusieurs organismes sérieux l’assurent…Ceux qui prétendent le contraire ont peut-être peur justement de leur pouvoir…De toute façon, c’est la seule façon de dire notre désaccord face aux injustices lointaines et de sortir de la passivité et l’indifférence
Bonne journée Lily !
Un peu de mon enfance.
Chez grand-père, les vaches portaient parfois le nom de celui qui les avaient vendues, ainsi on avait la Letourneau ou la Galbrun, la Copé ou la Fillon…
Ahhh… ! Je l’admire, Lily ! Comment fait-elle pour ne pas avoir peur des vaches, ces grosses bêtes qui (à mon avis de petite fille de la ville) ne font qu’à leur tête ? Et quelle excellente trouvaille : “À vos places les vaches !” Oui, on le voit bien (comme l’a déjà souligné un autre commentaire) que ton talent d’apprivoiseuse, dont tu as plus tard pu faire bénéficier les lutins, s’est dévoilé tôt ! Mais… qui apprivoiseras-tu dorénavant?
Souvenir d’une vache qui me léchait les mains…
Quel plaisir de te voir ( et de t’entendre ) rassembler les vaches, Lily !
Toute la poésie de ta prairie, avec ces très belles toiles, j’en suis toute crottée dans le pré, et j’attends de faire comme toi, tu me montreras, dis !
Tes souvenirs appellent les nôtres, que de belles choses se tissent dans nos existences et comme c’est bon de s’en souvenir! Bises. brigitte