L'homme-joie J’avais en tête mille petits préparatifs et le gris du ciel, le besoin vital de me poser et la hâte de lire vite pour entamer bientôt la pile de livres offerts pour ma retraite (!)  De plus, suite à quelques lectures bien ficelées, j’attendais une intrigue pour m’accrocher, me distraire peut-être. Alors, je suis restée au bord des mots, de la dentelle des mots transparents, cueillant de temps à autre un joli caillou, trop léger et froid dans ma paume. La nouvelle relatant l’exposition Soulage à Montpellier m’a plongée dans un certain “noir”. Difficulté à comprendre le cheminement du poète, moi qui aime tant les vitraux de l’abbaye de Conques révélant les variations si particulières à la lumière selon  la course du soleil. Pourtant, je pressentais qu’il y avait dans ce livre-objet si soigné et élégant, un cadeau pour moi.

Les courts poèmes tracés à la main sur le sable blanc de pages éparses ont, finalement, été  ma porte d’entrée. Tels des haïkus vifs et intenses, ils ont su frapper mon esprit, m’éveiller.

Les fleurs de cerisier
condamnées à mort
en rient de plus belle.

Les fêtes jetaient, à ce moment-là, sur ma vie, sur mes rencontres, des bulles de lumière et des rubans. Et, doucettement, je me suis enfin abandonnée à  cette voix particulière, tissée de riens et de fulgurances, de rencontres et silences, de culture et de sensibilité toute enfantine. Face à l’abandon, la vie se démultiplie, les mots deviennent des fenêtres, des échelles et parfois, même,  des étoiles jaillissent de la boue. J’ai adoré “Trésors vivants”, ces “malades d’Alzheimer” devenus pépites, par la grâce d’un père qui, interrogé sur son fils, l’évoque en le nommant “Celui qu’on n’oublie pas”. Un tel trait d’esprit ne peut s’inventer ! Mais le poète à partir de “miettes” qu’il a sous les yeux, s’emploie à reconstituer “le pain entier”, le pain de nos rêves, pain quotidien à mastiquer longuement, à partager sous les étoiles avec les chats maigres, les anges et les gitans.

J’ai rêvé d’un livre
qu’on ouvrirait comme
on pousse la grille
d’un jardin abandonné.

Bien sûr l’auteur, à la dernière page, évoquant les “ongles noirs” de la méchanceté, du monde, du diable ou de la misère, sur lesquels il voit de la lumière, donne envie - une envie irrépressible - de replonger dans les jours et les semaines qui suivent, dans ses pérégrinations aussi poétiques que spirituelles. 

“Je vous donne là
tout ce que je possède”

… avait-il annoncé sur le bandeau de couverture. Voilà vraiment le cadeau d’un homme-joie !… Un recueil précieux qui peut nous accompagner plusieurs saisons. Au fond de mon jardin, deux fleurs jaunes éclatent de santé sous le “bleu” de mon ciel de janvier. Je sais que je vais prendre le temps de refaire le chemin avec l’ami Bobin, l’homme-joie, demain ou dans un mois. “C’est aussi simple que ça.”

Christian Bobin, “l’homme-joie”, L’Iconoclaste, Paris, 2012