Vous avez dit poète ?
Assise dans un théâtre, juste avant les fêtes, j'écoutais un concert d'Harmonie, lorsqu'une musicienne s'est avancée devant le public. Sans préambule, elle nous a apostrophés et j'ai cru à une prise de position politique sur la culture. J'avoue que j'ai oublié les mots, les idées, mais je me souviens de mon étonnement et de l'air frais qui est entré en moi à cet instant. C'était la minute poétique ! Et elle a eu le bonheur de se renouveler plusieurs fois avec différents musiciens, différentes voix. Jamais sur le même ton, mais provoquant toujours étonnement, sourire et finalement un certain bien être qu'on nous parle ainsi, de façon peu conventionnelle, mais tellement stimulante, rafraîchissante.
Je me souviens, pour ma part, avoir découvert la poésie dans un local sombre d'internat aux environs de mes seize ans. Comme à cette époque je m'ennuyais parfois, lol, je me rendais dans différents clubs dits sociaux-éducatifs qui ne comptaient guère de participants. En poussant un soir une porte, me suis trouvée dans un réduit où s'accumulaient sur une étagère métallique de vieilles revues de cinéma, divers documents poussiéreux et un gros dossier de feuilles dactylographiées. D'emblée, c'est ce carton qui m'a attirée.
Carton plein de feuillets de poésie écrits par un inconnu - ancien élève ?- qui évoquaient, pour un grand nombre d'entre eux, la mort, la révolte, mais aussi le besoin de comprendre l'énigme de la vie, des autres, de la femme en particulier. Parfois l'importance d'une langue neuve au service de cette compréhension était au centre de cette prose.
Plusieurs soirs, telle une petite souris, à pas menus je suis revenue dans ce cagibi, découvrir et grignoter ces vers qui me déroutaient et m'enchantaient dans le même temps. Durant plusieurs heures, accroupie ou allongée, j'ai recopié des pages, étonnée au fond de leur trouver du goût… Quand les cours me laissaient sur ma faim !
Aujourd'hui, je m'interroge…
Sur les circonstances qui nous rendent disponibles, réceptifs. Sur ce qui nous pousse à écrire, lâcher sur le papier un peu de notre chair. Sur le poète inconnu, qui avait pris le temps de taper ce monceau de feuilles et qui, pour une raison obscure, l'avait abandonné dans une antre désolée. A-t-il récidivé, est-il aujourd'hui véritablement poète ?
Qu’est-ce qu’un poète au fond, si c’est vraiment un poète ?*
Il y a soixante ans, *Umberto Saba, lors d'un discours à l’Université de Rome, avait tenté une réponse. Son propos, loin d'être exhaustif, dessine un portrait dans lequel certains se reconnaitront, d'autres juste pour une part ou pas du tout. Bien sûr, les temps ont changés. Mais finalement peut-être pas tant qu'on croit !…
"Qu’est-ce qu’un poète au fond, si c’est vraiment un poète ? Je l’ai dit ailleurs : c’est un enfant qui s’étonne des choses qui lui arrivent, une fois qu’il est devenu adulte.
Il reste, donc, dans l’intimité de sa nature, beaucoup, trop de sa prime enfance, de sa préhistoire et de celle du monde. Tout cela est pour lui source de faiblesses et d’égarements infinis.
Bien qu’il soit devenu adulte par ailleurs, qu’il ait, dans les cas les plus heureux, développé même un caractère, un poète souffre toujours d’attachements excessifs à son passé, qui lui rendent la vie plus difficile qu’aux autres hommes, lesquels n’en ont pas ou se comportent comme s’ils les avaient surmontés. En d’autres termes, un poète est toujours, plus ou moins, un «enfant terrible»; on ne sait jamais ce qu’il peut faire ou dire : dire surtout.
Or les «enfants terribles» sont des êtres un peu gênants, bien que – je le reconnais volontiers – ils puissent parfois, comme le font justement les poètes, rafraîchir chez les autres le sens de la vie."
*Umberto Saba, Discours de Thèse, in Femmes de Trieste, op.cit., p. 32-33. http://temporel.fr/Umberto-Saba-par-Claude-Cazale
Peintures de Lulu Balladart, à voir sur son site
Merci Lulu !
Commentaires
Umberto Saba écrit bien poliment que le poète est en quelque sorte un attardé. Je sais, je m’emballe. Mais pourquoi ne pas reconnaître la même part d’enfance chez l’électricien ou le coiffeur, chez le boulanger ou le gendarme ?
Que demande-t-on au poète ? Des mots. Des mots sur les maux. Des mots sur l’émoi. Des mots sur le beau et le pas beau. Comme on demande au peintre des images, au musicien de plaire à l’oreille, à l’électricien que la lumière soit, au coiffeur que la coupe ne fasse pas déborder le vase…
Le poète ? Un jouisseur de l’écriture.
(On attendrait plus d’arguments de ma part, mais je dois faire court et aller : déneiger l’allée, donner eau et graines aux poules, fendre les bûches, éplucher les pommes de terre et rafraîchir le poireau pour la soupe…)
@ Yves : C’est un très bon début d’échange. Merci ! Si chacun pouvait écrire ce qu’il pense …
Modestement - Ce n’est pas le passé qui fait le poète, ce n’est pas son enfance, c’est le positionnement de l’homme par rapport aux choses ou aux êtres. C’est son angle de vue, sa capacité à se décentrer là ou les autres ne l’attendent pas.
Même si le poète peut souffrir, plus que les autres car sa sensibilité est exacerbée, il n’est pas nécessaire d’être malheureux pour être poète, il n’est pas nécessaire d’être adulte non plus. Il lui faut cultiver sa capacité à s’émerveiller. La langue le berce et il en voit les arcanes, il peut nous restituer les couleurs qui nous sont invisibles.
Il gratte le bien pensant, le lieu commun, c’est un “enfant terrible” nécessaire auquel on pardonne beaucoup. On l’aime comme ça.
à vous…..
Lily, décidément j’adore le choix poétique de tes illustrations… Lulu Balladart… ses bleus sont magnifiques
Bonjour Lily, comme Yves les mots de Monsieur Saba me laissent songeuse.
Des tas d’hommes (ou femmes mais c’est moins fréquent je trouve) sont comme des enfants, et n’écrivent pas de poèmes. Ce serait plutôt un talent particulier pour voir et mettre en mots réalité et sentiments d’une façon originale, personnelle, comme dit Contadiralire.
Jolies les illustrations, merci!
Tout me plaît dans ce billet.
Merci Umberto, merci Lily, merci Lulu
Yves a dit les choses qu’il fallait dire.
J’ajoute juste qu’il est plusieurs niveaux d’écriture, et que les plus hautes requièrent une grande intelligence, une profonde connaissance de l’être humain, et souvent savoir s’effacer devant le monde.
étonnement,fraîcheur, bien-être…
lorsque quelqu’un apporte une parole neuve…
Et sans doute est-ce ce que le poète nous apporte…
J’aime beaucoup les illustrations de Lulu Balladart…Rafraîchissantes elles aussi
Un poète ? il y a tant de poètes différents, de parcours particuliers. Sans doute le poète a-t-il une sensibilité exacerbée, un être intérieur riche de sensations, de ressentis et un merveilleux talent pour la mise en mots versifiée ou non. Peut-on être un poète sans s’exprimer par l’écrit ? peut-être aussi car je crois que finalement, être poète, c’est aussi une manière d’être, de vivre sa vie, son métier, ses amours. On est poète dans son intériorité et par tous les pores de sa peau. Bises, chère Lily. Merci pour cette belle réflexion !
Bon-jour Lily
Tout le monde ne peut pas être poète, puisque cela demande de regarder la réalité en face… Ecouter le vent, téléphoner aux nuages, passer l’aspirateur et éplucher les carottes en rythme, s’mmobiliser dans un fauteuil, converser avec le silence, dire bonjour à la dame, chanter à tue-tête, monter avec ses mains un mur de pierres sèches, dessiner des mots sans savoir, regarder dans la soupe défiler le temps, bref se prendre au sérieux et rire de soi…
Vive la poésie !
vivre la poésie de l’autre !
Bien poétiquement votre
La poésie, à mes yeux, est une façon de voir le monde qui nous entoure, c’est à la fois un don et une volonté et quand on y goutte, on ne peut plus s’en passer… Des bises à toi Lily. brigitte
Merveilleux billet chère Lily, qui me touche … infiniment !!! sourire
Les peintures que tu as choisies avec les mots d’Umberto Saba ( je ne connaissais ni l’un ni l’autre, merci ! )je me reconnais bien dans ce qu’il dit du poète …
Oui, les mots des poètes, tantôt pleins d’emphase, riches, lyriques, tantôt énigmatiques, libres, dépouillés etc … Les poètes, “enfants terribles”, je sens en moi cette part d’enfance qui ne m’a jamais quittée en même temps qu’une acuité particulière et vive de la vie, de son sens, je sens cette nostalgie éternelle ! ( et vas-y pour un mot excessif de plus ! rire ) d’un jardin des daims, mais sans dédain, non, c’est comme si je portais en moi et ce depuis ma jeune liesse, mes huit ans précisément ( mais je crois te lavoir ( oh lapsus ) déjà raconté non ? )une part mystique, sauvage, à dompter, apprivoiser, à partager aussi depuis peu ( quelques années )une force mystérieuse qui vient me réveiller souvent, serait-ce la muse … une fulgurance parfois qui sait aussi se taire, qui fait de moi un être sensible, passionné, qui donc peut isoler mais aussi réunir quand on a le bonheur de croiser des âmes qui “jouent le jeu” ou qui s’y retrouvent ou tout simplement aiment les mots. Le poète ne choisit pas de naître poète, cela s’impose comme une évidence, une part de soi qu’il faut accepter, aimer même, car après avoir délaissé les mots durant des années ( j’ai cru que je pourrais faire sans ), ils me sont revenus encore plus richement, vivement que dans ma jeunesse ! Mais avec la vie qui a passé, qui m’a dit …
Si l’aime haut est parfois obscur, puisse une certaine fraîcheur, ne serait-ce que quelque fois, rencontrer le sourire d’une âme liseuse …
Qui pourrait me le dire mieux que vous qui me lisez …
Je t’embrasse, je ne veux pas prendre trop de place, je pourrais rang verset cent pages, à la louche au moins, dans ta soupe extra !
Passion
Née
Mens
Poétique
Aimant
Je trouve dommage qu’Umberto Saba réduise le poète à un enfant du passé ! Je relierai plutôt le poète à une très grande sensibilité, avec un regard perçant le monde alentour. Mais un poète n’utilise pas que des mots. Il peut aussi raconter à travers la photo, la vidéo, la peinture… Mais en fait c’est quoi la poésie ? Où est-elle ? La poésie une manière de sublimer la vie ?