Plaqueminier-Géomr

Plaqueminier à Nakagawa, Japon, sur Wikipédia - Photo Géomr -

Écoutez voir, alors !…
Dans un village, peut-être au Maroc ou au Japon, mais peut-être aussi en France, chez toi ou chez moi, 
A côté de Toulouse, d'Alençon ou d'Angers.
Dans ce village poussait un arbre extraordinaire,
Vieux, très vieux…
Aussi vieux que la Terre et la mémoire des gens qui vivaient là.
Cet arbre avait connu de nombreuses intempéries et de nombreux orages, il ne lui restait dans sa vieillesse que deux branches,
Mais quelles branches !
Des branches lourdes de fruits lorsque arrivait l'hiver.
Des fruits magnifiques, orangés à la peau fine et luisante, appétissants et joyeux comme des boules de feu.
KakisCes fruits faisaient saliver tous les enfants et même les grands qui souvent sont plus gourmands.

Mais… Mais une légende, une rumeur peut-être, racontait qu'il y avait longtemps déjà, deux frères avaient goûté de ces fruits.
L'un n'avait pas eu le temps de dire "Hum !… " que l'autre tombait au sol en spasmes et convulsions jusqu'à la mort.
Mort par empoisonnement !
La population d'alors avait conclu qu'une branche de cet arbre était saine, tandis que l'autre, pour une raison obscure, véhiculait une sève mortelle. 
Par crainte que leurs enfants ne se trompent de branches et de fruits, les parents avaient carrément interdit l'approche de l'arbre.
Et de générations en générations, on avait fini par oublier le bon côté, le mauvais côté; on gardait seulement en mémoire la formelle interdiction.

Plaqueminier, tu nous nargues,
Tu nous nargues, l'hiver durant
Avec tes fruits appétissants.

On voudrait y goûter un peu
Mais la gorge et le ventre en feu,
Très peu pour nous, vraiment très peu !

Survint un printemps froid et sec avec de rudes gelées qui s'éternisaient.
Pas de fruits dans les corbeilles et les paniers, cette année-là !
L'été chaud et torride, quant à lui, brûla les épis de blé et le maïs.
Aussi, à l'approche de l'hiver, les réserves étant épuisées, ce fut …

La famine !
La famine cruelle qui tord le ventre et fait gémir de fatigue,
La famine qui incite à rester couché ou à hurler son désespoir.

Les villageois, pourtant, firent preuve de sagesse dans l'adversité en se réunissant pour tenter ensemble de prendre  une décision.
Le plaqueminier, lui, le vieil arbre aux deux branches qui avait survécu aux aléas des saisons, était spectaculairement couvert de fruits.
Tellement appétissants en ce temps d'épreuve !

Alors, voilà, il fallait choisir : risquer la mort, ce qui revenait aussi à risquer la vie, ou de façon certaine mourir.
Vous me suivez, bien sûr, mais je répète :

Risquer la mort - ce qui revenait aussi à risquer la vie -
ou de façon certaine… mourir !

Un vieil homme prit alors la parole : "Mes amis, moi j'ai vécu mon temps, je n'ai plus grand chose à attendre, plus grand chose à perdre.
Je vais goûter à un de ces fruits et vous serez fixés !"

Kakis-aquarelleIl s'empara vivement d'un kaki, jolie boule de feu dans sa main, et goulument le mangea. "Hum, un délice ! Vraiment !…
Quel dommage qu'on n'y ait pas goûté plus tôt !" 

Tous les autres, impatients, affamés, se précipitèrent alors pour se goberger à leur tour.
La chair des kakis fondait sous les palais et coulait comme du miel dans les gorges sèches qui ensuite éclataient dans de grands rires.
Et plus on cueillait ces petites merveilles, plus elles repoussaient ! Un vrai festin !
Et bientôt, ce fut une fête complète avec des chants, de la danse.

On clama un immense merci à cet arbre providentiel.

Plusieurs jours durant, le village retentit des cris de joie et des musiques spontanées.
Chacun se souvenait que tous avaient failli mourir de faim à cause de leur peur, à cause d'une branche empoisonnée !
Certains émirent l'idée qu'il fallait désormais se débarrasser de cette branche maudite et inquiétante.
Les enfants, les petits, risquaient toujours de se tromper.
Alors, dans l'or du couchant, ils s'armèrent d'une hache et coupèrent la mauvaise branche, sans autre forme de procès, fiers de leur bon sens.

Au petit matin, tous les fruits délicieux étaient tombés,
Avachis-pourris sur le sol.
Et l'arbre à jolies boules de feu, l'arbre à soleils, aussi vieux que le lopin de terre qui le portait …

Il était mort ! Tristement.

Quant à moi, chui pas payée
Pour vous dire la vérité

Mais plus je vous mentirai
Plus je vous dirai vrai !

Lily Framboise, 16 janvier 2013.

D'après un Conte Indien (entendu lors de plusieurs spectacles contés); Adaptation personnelle pour un groupe d'adultes, cette semaine.
- L'aquarelle  a été dessinée en 1887 par Amanda A. Newton (USDA)-

(Michel Piquemal a publié sa propre version
dans «Les Philo-fables» chez Albin Michel.
Une autre version ici)