Le plaqueminier aux deux branches
Sur le papier, tout ce qui s'apparente aux contes, mythes et légendes, possède souvent un style dit "littéraire" et un rythme qui correspondent à une lecture silencieuse. Dès que l'on souhaite les ra-conter à un public, il convient de leur donner de la chair, un peu de soi, beaucoup de fluidité, et surtout de trouver le rythme propre à l'oralité. Ou de s'en approcher autant que possible ! Mercredi, je contais devant un petit groupe d'adultes l'histoire des deux branches de l'arbre et me suis dépêchée, ensuite, de fixer par écrit ma version telle qu'elle fut dite. Enfin presque ! Vous allez voir, dans ma transcription, je suis allée régulièrement à la ligne, pour marquer les mini-pauses indispensables à un récit oral. Cela allonge inévitablement la page, mais la lecture en est plus aisée et plus facilement mémorisable.
"Faut voir !" dirait mon cousin Célestin …
Plaqueminier à Nakagawa, Japon, sur Wikipédia - Photo Géomr -
Écoutez voir, alors !…
Dans un village, peut-être au Maroc ou au Japon, mais peut-être aussi en France, chez toi ou chez moi,
A côté de Toulouse, d'Alençon ou d'Angers.
Dans ce village poussait un arbre extraordinaire,
Vieux, très vieux…
Aussi vieux que la Terre et la mémoire des gens qui vivaient là.
Cet arbre avait connu de nombreuses intempéries et de nombreux orages, il ne lui restait dans sa vieillesse que deux branches,
Mais quelles branches !
Des branches lourdes de fruits lorsque arrivait l'hiver.
Des fruits magnifiques, orangés à la peau fine et luisante, appétissants et joyeux comme des boules de feu.
Ces fruits faisaient saliver tous les enfants et même les grands qui souvent sont plus gourmands.
Mais… Mais une légende, une rumeur peut-être, racontait qu'il y avait longtemps déjà, deux frères avaient goûté de ces fruits.
L'un n'avait pas eu le temps de dire "Hum !… " que l'autre tombait au sol en spasmes et convulsions jusqu'à la mort.
Mort par empoisonnement !
La population d'alors avait conclu qu'une branche de cet arbre était saine, tandis que l'autre, pour une raison obscure, véhiculait une sève mortelle.
Par crainte que leurs enfants ne se trompent de branches et de fruits, les parents avaient carrément interdit l'approche de l'arbre.
Et de générations en générations, on avait fini par oublier le bon côté, le mauvais côté; on gardait seulement en mémoire la formelle interdiction.
Plaqueminier, tu nous nargues,
Tu nous nargues, l'hiver durant
Avec tes fruits appétissants.On voudrait y goûter un peu
Mais la gorge et le ventre en feu,
Très peu pour nous, vraiment très peu !
Survint un printemps froid et sec avec de rudes gelées qui s'éternisaient.
Pas de fruits dans les corbeilles et les paniers, cette année-là !
L'été chaud et torride, quant à lui, brûla les épis de blé et le maïs.
Aussi, à l'approche de l'hiver, les réserves étant épuisées, ce fut …
La famine !
La famine cruelle qui tord le ventre et fait gémir de fatigue,
La famine qui incite à rester couché ou à hurler son désespoir.
Les villageois, pourtant, firent preuve de sagesse dans l'adversité en se réunissant pour tenter ensemble de prendre une décision.
Le plaqueminier, lui, le vieil arbre aux deux branches qui avait survécu aux aléas des saisons, était spectaculairement couvert de fruits.
Tellement appétissants en ce temps d'épreuve !
Alors, voilà, il fallait choisir : risquer la mort, ce qui revenait aussi à risquer la vie, ou de façon certaine mourir.
Vous me suivez, bien sûr, mais je répète :
Risquer la mort - ce qui revenait aussi à risquer la vie -
ou de façon certaine… mourir !
Un vieil homme prit alors la parole : "Mes amis, moi j'ai vécu mon temps, je n'ai plus grand chose à attendre, plus grand chose à perdre.
Je vais goûter à un de ces fruits et vous serez fixés !"
Il s'empara vivement d'un kaki, jolie boule de feu dans sa main, et goulument le mangea. "Hum, un délice ! Vraiment !…
Quel dommage qu'on n'y ait pas goûté plus tôt !"
Tous les autres, impatients, affamés, se précipitèrent alors pour se goberger à leur tour.
La chair des kakis fondait sous les palais et coulait comme du miel dans les gorges sèches qui ensuite éclataient dans de grands rires.
Et plus on cueillait ces petites merveilles, plus elles repoussaient ! Un vrai festin !
Et bientôt, ce fut une fête complète avec des chants, de la danse.
On clama un immense merci à cet arbre providentiel.
Plusieurs jours durant, le village retentit des cris de joie et des musiques spontanées.
Chacun se souvenait que tous avaient failli mourir de faim à cause de leur peur, à cause d'une branche empoisonnée !
Certains émirent l'idée qu'il fallait désormais se débarrasser de cette branche maudite et inquiétante.
Les enfants, les petits, risquaient toujours de se tromper.
Alors, dans l'or du couchant, ils s'armèrent d'une hache et coupèrent la mauvaise branche, sans autre forme de procès, fiers de leur bon sens.
Au petit matin, tous les fruits délicieux étaient tombés,
Avachis-pourris sur le sol.
Et l'arbre à jolies boules de feu, l'arbre à soleils, aussi vieux que le lopin de terre qui le portait …
Il était mort ! Tristement.
Quant à moi, chui pas payée
Pour vous dire la véritéMais plus je vous mentirai
Plus je vous dirai vrai !Lily Framboise, 16 janvier 2013.
D'après un Conte Indien (entendu lors de plusieurs spectacles contés); Adaptation personnelle pour un groupe d'adultes, cette semaine.
- L'aquarelle a été dessinée en 1887 par Amanda A. Newton (USDA)-
(Michel Piquemal a publié sa propre version
dans «Les Philo-fables» chez Albin Michel.
Une autre version ici)
Commentaires
Belle histoire. Oui, on l’entend, comme parlée-contée.
Moi, quand j’écris, c’est presque toujours comme si ça parlait dans ma tête ( et quand je parle, je mime ), j’entends les mots, leur respiration et leur rythme… et j’ai le réflexe de rendre cela audible en usant et abusant des “…” qui sont les pauses, demi-pauses, soupirs et demi-soupirs de la conteuse…
Plusieurs fois, des collègues m’ont dit que même dans des petits mails d’information, plutôt administratifs, ils m’entendent “parler”.
Mais j’aime aussi quand l’oral joue les littéraires… quand il s’amuse aux grands mots rares ( genre “plaqueminier”, “nonobstant”… ), s’orne d’allitérations ou se déguise en Vialatte, en Homère ( avec ses délicieux qualificatifs “aux yeux pers”, “assembleur de nuées”… ) ou en Servane.
Merci pour ce joli conte (que je n’ai d’ailleurs pas trouvé dans les philo-fables de Michel Piquemal que je possède à la maison).
Que l’homme est outrecuidant quand il veut si souvent assujettir la nature! s’en déclarer le maître. Respecter la nature, cultiver son humilité et sa reconnaissance face à elle et elle nous le rendra au centuple.
A bientôt, Lily.
Superbe, c’est un très beau conte et les plaqueminiers sont des arbres fabuleux qui éclairent les journées grises ! Tu as tout à fait raison, la lecture à voix haute demande un rythme particulier ; moi, je m’occupe souvent de la bibliothèque dans la classe d’un de mes petits-fils, et j’ai pu constater que les enfants ont eux-aussi besoin de ponctuation et de rythme pour les intéresser. Belle journée Lili. brigitte
Quelle belle histoire …Comme tu le suggères , j’ ai murmuré les mots pour mieux en saisir leurs parfums …et je suis ravie de ce beau voyage…Je connaissais cet arbre mais ne savais pas son nom
qui est aussi chantant que son fruit est goutteux..
mais faut que je vois .:-))
Merci Lily…
Bisous à la ” marmelade de mandarines corses” qui était mon programme de cet après-midi
Bonsoir Lily : un régal cette belle histoire . Et l’arbre en question est tout aussi étonnant que cette histoire . Produire des fruits en plein hiver et les exposer sans feuille aux affres du mauvais temps pour les rendre commestibles et agréables pour nos papilles . Un miracle !… Bonne soirée et bon week-end
Te voilà raconteuse de belle histoire je trouve ça formidable !
Bises Lily
P.S : je crois bien que j’ai vu cet arbre dans la Périgord à la Toussaint …
Tout dans la manière de conter est important. La posture, la respiration, le regard, les mimiques, les silences, le timbre de la voix, les mains aussi… J’adooore les histoires.
J’ai découvert un plaqueminier pour la première fois il y a un an… il était temps :-)
BISOUS Lily.
Si je comprends bien, ce conte veut nous dire que le bien et le mal sont liés, emmêlés dans le même arbre, dans la même personne et qu’à vouloir détruire la source du mal, on tue aussi celle du bon, de bien…Sans doute, chaque être humain est capable du pire et du meilleur…
J’aime bien ta façon de le raconter
Bonne journée Lily !
Coucou Lily. Je t’ai réservé une petite surprise sur mon blog ce matin. Bises et bon week-end.
Un très beau conte…Je reviendrai !
Je te souhaite une très belle année!
Je reviens aujourd’hui relire cette belle histoire, que j’imagine fort bien dans sa version orale ! Bel arbre que le plaqueminier, qui met ses boules de soleil dans notre hiver !
J’ajoute que j’aime beaucoup ta conclusion, vérité, mensonge, on ne sait pas bien où commence l’un et ou finit l’autre et c’est là que nait la magie du conte…
Superbe ce conte ! Il me touche tout particulièrement car je suis fascinée par ce fruit qui arrive à maturité au coeur de l’hiver, et devient délicieux à cause des diverses gelées. Il est beau, coloré et délicieux. D’ailleurs j’ai dans mon jardin, un jeune plaqueminier que je regarde toujours avec étonnement et plaisir. Belle version que tu en as fait !