Petits cailloux blancs de la mémoire
Après la plage, les rochers, petit détour imaginaire par le Bocage Vendéen, là où, dans les premières années du vingtième siècle, sa grand-mère avait vu le jour. La mémoire des chouans y était encore vivace, mais surtout le sentiment d'être différents des autres Vendéens de la Plaine ou du Marais. Pas de mésalliances possibles à l'époque, car les paysans du Bocage tout en étant plus pauvres ressentaient une grande fierté.
Pour Lily, les contes, historiettes, anecdotes de Vendée et principalement de ce coin autour de Mouchamps, constituent son trésor d'enfance, bien qu'elle n'y ait jamais vécu et seulement mis les pieds une fois. Tout simplement grâce à la magie des premiers récits entendus alors qu'elle portait des socquettes et des couettes !
Après le déjeuner, Lily trainait un peu à table. Elle guettait le moment où son Pépé allait partir dans les champs, labourer ou semer. Alors elle se
retrouverait enfin seule avec sa Mémé, presque comme un poussin sous la plume. Alors elle pourrait délier sa langue, défroisser quelques mots oubliés dans un recoin d'elle-même. S'abandonner un peu, tellement plus légère d'avoir pu parler.
Elle pourrait aussi poser des questions, se laisser bercer par la mélodie d'une histoire, car sa Mémé - pas toujours commode, mais également pas ordinaire pour deux sous - avait une richesse ... Oui, cette femme fière et audacieuse quand il le fallait, savait aussi voyager en enfance, ressusciter le passé, faire vivre la Vendée comme un pays de contes, tour à tour merveilleux ou facétieux. Tiens, une anecdote, assez courante dans cette région du Poitou :
"J'me souviens d'une année où il y avait des prunes, des prunes, des prunes !... On en mangeait à presque être malade. Un jour l'abbé Vital Rousseau est venu chez nous. Bien sûr Maman lui en a proposé et lui, il est parti d'un grand éclat de rire. "Mes amis, il faut que je vous raconte ... Je viens de chez une famille, bien brave, et la femme en m'accueillant me tend une corbeille de prunes en disant : "Mangez-donc do prunes, M'sieur le Curé, mangez-en, nos gorets n'en voulant plus !" (Nos cochons n'en veulent plus !)
Lily ne s'interrogeait jamais sur la réalité des terres de Vendée ; elle les percevait vaguement nichées dans les brumes d'un passé révolu, profond et lointain. Des paysages aux contours flous et grisâtres s'élaboraient lentement dans son esprit. Mais les noms surtout la marquaient. Ceux complètement démodés de l'autoritaire Tante Victoire, de Philomène Guérit, l'amie enjouée, de l'Appoline Hardy, voisine roublarde et un tant soit peu sorcière, de l'abbé Vital Rousseau, bon comme le pain, de Charles Bruneau, "l'amoureux", qui venait jouer aux cartes le samedi soir ... Ou encore les noms évocateurs, et parfois surprenants des villages de Mouchamps, où sa Mémé était née à "La Cour", de Rochetrejoux, Le Boupère, Sigournay, La Bertaudrie ou encore Treize vents, Vendrennes, Les quatre chemins de l'Oie et bien sûr L'Oie, où sa grand-mère vendait son beurre de baratte à la foire.
Ces noms, tous délicieusement "vieux" et rigolos, enchantaient Lily, petits cailloux blancs posés sur son ennui, diversions à sa tristesse ...
Bienheureux noms, cailloux blancs ou racines aimées qui la sécurisaient et lui permettaient de jouer un peu dans sa tête, oubliant alors ses bêtises et la rudesse de son pépé.
Mouchamps. Photo Emile Taillefer
Commentaires
Comme c'est beau Lily ... J'ai l'impression de lire un roman de Signol... J'ai souri à l'annectote du curé et des gorets... Merci de ce beau roman d'enfance...
Et pourtant, ce pays a tellement souffert sous les colonnes de Turreau, pendant la guerre de Vendée...bonne journée Lily, merci de ton coucou gentil...bise à toi...
Que reste-t-il aujourd'hui de la "transmission orale" ?! Combien de parents content encore leur enfance à leurs enfants autrement qu'à la manière d'une lecture de C.V. ... Combien de grands-parents à leurs petits-enfants plutôt . Car autrefois les parents étaient souvent avares de discussions "oisives" avec les enfants , on se laissait davantage conter par mémé et pépé .
Les grands-parents que je connais , mes parents , sont plus enclins à emmener les petits-enfants à Dysneyland qu'à égrener des souvenirs au coin du feu ...
Lily tu es une merveilleuse conteuse , je te souhaite une brassée de petits-enfants friands d'histoires . Mère Castor , raconte-nous une histoire ...
Bonjour Lily, petits enfants arrivés ou futurs petits enfants, quelle chance ils auront de pouvoir écouter, bien entendu s'ils le désirent, leur mamie raconter de si belles histoires, ce n'est pas dû à tout le monde ! bonne journée et bises de Sylvie
Il est vrai que la tradition orale se perd, mais quel délice lorsqu'on retrouve de vieilles lettres, un arbre généalogique, et d'autres témoignages de membres de la famille que l'on a pas connus...
Les prunes, j'en ai jusque-là en ce moment, mais je viens d'en faire une excellente compote...pour mes petits gorets à moi!
Quelle est belle cette histoire!
quel trésor ces histoires... même devenus grands on aime les réentendre, les réécouter toujours... tu fais tendrement partager ton attachement à cette région et à son histoire très forte.....
Tu es une magicienne des mots ! Dès que je lis les premières phrases, je pars avec toi dans ces merveilleuses histoires. Génial l'histoire du curé ! Au fait connais-tu le pâté aux prunes ? Pour moi les prunes m'évoquent ce gâteau succulent. Biz à bientôt