Après le déjeuner, Lily trainait un peu à table. Elle guettait le moment où son Pépé allait partir dans les champs, labourer ou semer. Alors elle se retrouverait enfin seule avec sa Mémé, presque comme un poussin sous la plume. Alors elle pourrait délier sa langue, défroisser quelques mots oubliés dans un recoin d'elle-même. S'abandonner un peu, tellement plus légère d'avoir pu parler.
Elle pourrait aussi poser des questions, se laisser bercer par la mélodie d'une histoire, car sa Mémé - pas toujours commode, mais également pas ordinaire pour deux sous - avait une richesse ... Oui, cette femme fière et audacieuse quand il le fallait, savait aussi voyager en enfance, ressusciter le passé, faire vivre la Vendée comme un pays de contes, tour à tour merveilleux ou facétieux. Tiens, une anecdote, assez courante dans cette région du Poitou :

"J'me souviens d'une année où il y avait des prunes, des prunes, des prunes !... On en mangeait à presque être malade. Un jour l'abbé Vital Rousseau est venu chez nous. Bien sûr Maman lui en a proposé et lui, il est parti d'un grand éclat de rire. "Mes amis, il faut que je vous raconte ... Je viens de chez une famille, bien brave, et la femme en m'accueillant me tend une corbeille de prunes en disant : "Mangez-donc do prunes, M'sieur le Curé, mangez-en, nos gorets n'en voulant plus !" (Nos cochons n'en veulent plus !)

Lily ne s'interrogeait jamais sur la réalité des terres de Vendée ; elle les percevait vaguement nichées dans les brumes d'un passé révolu, profond et lointain. Des paysages aux contours flous et grisâtres s'élaboraient lentement dans son esprit. Mais les noms surtout la marquaient. Ceux complètement démodés de l'autoritaire Tante Victoire, de Philomène Guérit, l'amie enjouée, de l'Appoline Hardy, voisine roublarde et un tant soit peu sorcière, de l'abbé Vital Rousseau, bon comme le pain, de Charles Bruneau, "l'amoureux", qui venait jouer aux cartes le samedi soir ... Ou encore les noms évocateurs, et parfois surprenants des villages de Mouchamps, où sa Mémé était née à "La Cour", de Rochetrejoux, Le Boupère, Sigournay, La Bertaudrie ou encore Treize vents, Vendrennes, Les quatre chemins de l'Oie et bien sûr L'Oie, où sa grand-mère vendait son beurre de baratte à la foire.
Ces noms, tous délicieusement "vieux" et rigolos, enchantaient Lily, petits cailloux blancs posés sur son ennui, diversions à sa tristesse ...
Bienheureux noms, cailloux blancs ou racines aimées qui la sécurisaient et lui permettaient de jouer un peu dans sa tête, oubliant alors ses bêtises et la rudesse de son pépé.

Mouchamps. Photo Emile Taillefer