À Bois-Mignon, autrefois, le samedi était le jour du pot-au-feu. Lily se souvient qu'il mijotait une partie de l'après-midi dans un grand faitout en répandant sa bonne odeur dans la pièce. Le soir à table, le poireau et les autres légumes fondaient sous le palais et avec un morceau de bœuf, c'était un régal ! Le lendemain midi, les restes étaient accommodés en vinaigrette, puis jusqu'au mercredi le bouillon était puisé dans le faitout pour une soupe de vermicelle encore pleine de saveur.

Mais les brins de poireaux, avant de les déguster ainsi, il fallait aller les arracher dans le jardin. Son Pépé prenait alors ses gants de laine, ses sabots en caoutchouc et sa pelle ou sa fourche pour aller creuser la terre qui, certains jours, était très dure. Deux à trois fois il plantait son outil dans le sol avant qu'il veuille bien s'enfoncer dans un petit crissement, en laissant apparaitre une belle tranche de terre compacte et bien lisse ou alors un éboulement de mottes. Un jour Lily a souhaité essayer, elle aussi, de creuser pour le plaisir de voir jaillir le poireau au bout de la fourche. Son Pépé est parti d'un grand éclat de rire :

- Mais tu n'y arriveras jamais ! C'est beaucoup trop dur pour toi !!! Si tu veux aider, tu pourras le laver, le poireau ...

- Oui, mais je voudrais essayer quand même de creuser la terre, je trouve ça rigolo !...

Elle a essayé, mais pas bien longtemps. Ses efforts n'avaient absolument aucun effet et le froid gagnait. Que c'est dur la terre, surtout en plein hiver !

Quand les poireaux étaient arrachés, il fallait bien secouer la botte sur le rebord d'un baquet, pour faire dégringoler toute la terre accrochée aux racines. Et en entrant dans la maison, il fallait aussi bien secouer et frotter ses pieds sur le paillasson, pour la même raison. Lily se précipitait ensuite devant la cuisinière à bois et charbon pour se réchauffer. Pépé Nicolas, lui, allongeait ses bras devant son torse, puis les croisait pour se taper vigoureusement sur les épaules en alternant les bras dessus et dessous. C'était un très beau geste de paysan, de cultivateur.

Campée devant l'évier en maçonnerie, la gamine coupait les racines puis fendait le corps allongé des poireaux pour déloger d'entre les feuilles petites limaces, escargots minuscules et transparents ou encore perce-oreilles qui avaient trouvé là leur refuge. Ensuite, elle laissait couler l'eau froide dans une cuvette, puis y plongeait ses légumes d'un beau vert soutenu et tendre. Au fur et à mesure du nettoyage minutieux, ses mains s'engourdissaient de froid et à la fin, elle ne les sentait plus du tout. Oh, la douloureuse sensation  ! Elle secouait bien vite les bras, les poignets pour faire revenir la vie dans ses doigts pétrifiés, mais une longue plainte sortait de sa bouche. Vite, pour tenter de se réchauffer, elle ouvrait alors la porte du four de la cuisinière, mais le contraste lui était encore plus pénible. Des larmes jaillissaient parfois. Petit à petit, elle a compris qu'il fallait mettre un peu d'eau à tiédir auparavant et ensuite y tremper doucement le bout de ses doigts puis ses mains .
Râhh, la douce sensation quand la vie reprend petit à petit dans une partie gelée de son corps !

Ces souvenirs, c'est aujourd'hui pour elle un bonheur de les raconter. Elle l'a fait maintes fois avec ses enfants en ajoutant : "Autrefois, ce que l'on mettait dans notre estomac avait une histoire. Quand on mangeait le poireau, on savait exactement d'où il venait et le travail nécessaire pour le préparer. Cela nous créait des souvenirs, certainement plus que d'ouvrir systématiquement une brique ou un sachet."

Et les souvenirs, n'est-ce pas ce qui aide souvent à cultiver la joie de vivre au quotidien ?! Vous pouvez, pour ce soir, vous mitonner un bon petit pot-au-feu des familles, avec par exemple la recette d' ici

Dans ce jardin si petit,
je sèmerai du persil, des radis,
des salsifis, des soucis.
Dans ce jardin très très long,
je sèmerai des oignons, des potirons,
des melons, des pois tout ronds.
Dans ce jardin toujours beau,
je sèmerai des poireaux, des haricots,
et aussi des coquelicots !

Bon après-midi et bonne soirée, bien au chaud ! Les enfants de 9-12 ans pourront lire avec plaisir l'excellent auteur, Christian Grenier, dans : "La guerre des poireaux". Succès garanti !

Extrait : "Quand je serai Président de la République, j'interdirai la culture des poireaux en France !" Voilà comment est né "La guerre des poireaux"...

Mais les poireaux n'ont pas dit leur dernier mot ...