Dans un hôpital de jour parisien, Véronique, analyste, va suivre régulièrement, durant douze années, le jeune Orion, psychotique. Celui-ci a des accès de violence lorsqu'il subit, intérieurement, les attaques du "démon de Paris" et il se trouve muré dans l'impossibilité de dire "Je" et d'expliquer ses actes. Au fil des "dictées d'angoisse" qu'il fait écrire par son analyste, émerge peu à peu ce qu'il le "boulversifie" quotidiennement : le galop de cent chevaux blancs dans sa tête, les railleries et excitations des autres enfants, les "trop de fautes, trop de fautes !" de sa mère, mais aussi les étranges visions de "l'ile Paradis" ou encore le souvenir de cet enfant bleu, si important, rencontré à l'hôpital.

Blessée elle-même dans son cœur de femme, Véronique, mariée à un musicien qui cherche encore son style, va encourager l'aptitude au dessin d'Orion. Les séances avec le labyrinthe du Minotaure sont d'une telle densité qu'on souhaite aussitôt plonger dans les récits mythologiques pour approfondir et gouter davantage ce qui se joue là.

Progressivement, la jeune femme, tout en s'interrogeant sur le temps et l'énergie consacrés à son jeune patient, au détriment de sa vie personnelle ou de couple, va entrainer Orion dans une réelle démarche artistique reconnue, à travers peinture et sculpture.

Pas à pas, en suivant les avancées, les craintes, de l'un et de l'autre, narrées dans un style à la fois métaphorique et "chambardifié", le lecteur est conduit au cœur de ce "peuple du désastre", comme le dit lui-même Orion. Il doit alors en accepter les aléas, la monotonie, le langage particulier et surtout l'inachèvement de certaines batailles, comme celle "toujours perdue que soutient l'indéracinable espérance".
Un roman, à l'écriture enveloppante, qui fait du bien, beaucoup de bien et montre la cure analytique comme une œuvre profondément humanisante. Un grand moment de poésie, déchirante parfois, mais indispensable !

Extraits :

"Je suis, moi aussi, bouleversée par ce qui a eu lieu. Je ferme la porte, je me rassois, je me force à respirer longuement. J’ai été emportée dans son délire. J’ai aimé sa violence, son malheur, son allégresse déchirante. J’y ai participé car il ne lui suffisait pas de pouvoir délirer librement, il avait besoin que nous délirions ensemble, comme nous l’avions fait déjà. Était-ce une faute professionnelle de ma part ? Orion a répondu pour moi : On ne sait pas. Puis pour me remettre à distance : On ne sait pas, Madame. Et il est parti à toutes jambes afin de garder un pied au fond et ne pas se risquer plus longtemps dans les eaux profondes. Reste un « on » insondable. [...]
"Respirer, respirer encore, attendre durement devant la porte qui peut-être n’existe pas, demeurer immobile dans la chaleur étouffante du petit bureau. Ne pas croire que je vois le sens de ce qui a eu lieu, ni que j’ai l’obligation de le chercher. Il y a eu une présence, une musique, une danse inouïe des mots puis Orion a revêtu à nouveau son masque apeuré pour aller prendre le métro, le bus et retourner chez lui." […]
"Je reviens tôt mais épuisée à la maison. Cinq heures, encore deux heures ou trois avant le retour de Vasco. Je devrais noter ce qui s’est passé avec Orion, quand nous étions oragés, tous les deux. Il fait trop chaud ; d’abord prendre une douche, me faire une tasse de thé. Après je m’étends un peu, je m’endors."

Et là, enfin, c'est Orion qui parle :
"Une œuvre quand elle est presque finie, on sent une chaleur, un début de rayon pour qu’on ne finisse pas. Moi on est une espèce de presque, de pas fini. Être comme les autres, est-ce que c’est être fini ? On voudrait et le presque ne veut pas. On souffre pour finir les œuvres, on aimerait mieux faire des œuvres brûlées. Toi, Madame, tu es une presque ou une finie ?"