Le petit garçon arraché à son sommeil court sans rien comprendre et mêle ses pleurs au grand vacarme ambiant; ses pleurs se font sanglots quand la main qui tenait la sienne le lâche soudainement. Il est seul dans la foule, si seul dans son cauchemar. Car il dort encore, il dort debout en courant et criant.

De son poste d’observation, il pouvait difficilement distinguer autre chose. Il se souvint alors qu’ils étaient de grands amis depuis l’enfance. Cela le rassura jusqu’au moment où ils se déplacèrent sur le banc et où il se rendit compte qu’ils se tenaient encore par la main. Cependant quelqu’un criait. Non, il ne criait pas, il se lamentait. Des passagers s’étaient rassemblés et discutaient d’une voix pressante.
Au milieu de ces voix, il en perçut une, tout près de lui, sensuelle, murmurant à l’oreille d’une femme : “Que vous étiez jolie hier ; bien des fois je vous ai rêvée brillante et pleine de grâces, mais j’avoue qu’hier vous avez surpassée votre rivale, la solitaire création de ma pensée, et, le doux sourire que je m’imagine excepté, vous resplendissiez de toute beauté idéale que je vous prêtais si largement, désespérant de vous y voir atteindre.”
Les inconnus étaient déjà loin, mais lui était bouleversé. Il était si conscient de “sa” présence à ses côtés que ses mains tremblaient légèrement, pendant qu’il triait et tranchait de gros câbles. Elle le remarqua, parce qu’elle aimait ses mains - les doigts longs, les ongles carrés. Puis le couteau glissa, il se coupa l’annulaire; elle lui retira immédiatement le couteau et coupa un ruban de sa robe pour étancher le sang.
En face d’eux, un groupe d’enfants en uniforme et marchant deux par deux, se retourna devant ce geste inattendu et chantonna une vieille rengaine française :” Ne pleure pas Jeanette, tra la la la la la la … Nous te marierons… Avec le fils d’un prince ou celui d’un baron !”

Ce soir-là, lorsqu’elle se pencha pour l’embrasser, il lui donna un rapide et léger baiser. Elle ne voulut prêter aucune attention à ce changement d’attitude. Du reste, il lisait un volume sur la sculpture yougoslave. Janković, Ubavkić, Živković, ces noms de sculpteurs lui évoquaient son pays d’origine. Des souvenirs affluèrent dans son esprit, des odeurs revenant des profondeurs de l’enfance le submergèrent. Sa grand-mère si souriante et aimante lui avait donné un lapin albinos dont il s’occupait.

Il s’assit devant sa machine, alluma une lampe, et relut les toutes dernières lignes de son chapitre :
“Comme je regrette la ville où je suis né et où je ne mourrai pas. Tout me manque, ses rues, ses nuits, ma liberté de tous les instants, les amis qui pouvaient un soir vous embrasser comme du bon pain et vous tirer une balle dans l’œil le lendemain.”

Il était triste et donc injuste. Il barra la fin de sa phrase et contempla longuement un dessin qu’il avait gardé parce qu’il était très ressemblant … Elle n’était pas si méchante que ça, mais tellement mélancolique …
“Tu ne vas pas me quitter, disait sa grand-mère. Tu as tout ici. Je mourrais avant ton retour ! “
Il se souvint l’avoir serrée très fort avec ses petits bras ; de grosses larmes coulaient sur ses joues toutes ridées et creusées par le temps. il les essuyait doucement et lui claqua un gros baiser sonore, comme lorsque il était petit pour se faire pardonner ses bêtises. Elle l’avait alors regardé avec une infinie tendresse dans les yeux qui l’avait fait fondre et mis mal à l’aise car il savait qu’il allait être obligé de mentir.

Il écrivit :
“Nous sommes tous obligés de nous composer une chimère de notre passé à laquelle nous croyons avec un sentiment d’évidence. Et les enfants blessés sont, plus que les autres, contraints à se faire une chimère, vraie comme sont vraies les chimères, afin de supporter la représentation de la blessure car le seul réel supportable est celui qu’ils inventent. Dès l’instant où un enfant peut faire le récit de son épreuve, ses interactions changent de style et le sentiment qu’il éprouve en est métamorphosé.”

“Ça va très bien, avait-il dit. Pourquoi ?
Elle n’avait pas insisté. Seulement ajouté pour se donner une contenance :
“On dit ici que le vent parfois est tellement fort qu’il arrache les ailes des papillons.” Puis elle avait conclu avec ces vers anciens, très simples, qui lui avaient donné envie de tourner la tête :
“Sois heureux et va, car rien ne dure.
Mais souviens-toi toujours combien je t’ai aimé.”

Il était allé. Il avait usé son cul sur les bancs des navires, les selles des chevaux. il avait eu des chaussures en cuir dont les bouts remontaient et qui faisaient rire les enfants dans les villages : des chaussures de femme ! et il avait marché pieds nus sur des cailloux coupants. Tout en marchant, pour se donner du courage il avait répété parfois ces vers appris à l’école :

“Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne …”

Pour éclairer ce qu’elle éclairait, l’aube aurait mieux fait de rester où elle était. Les premières lueurs avaient découvert le mouvement des nuages. Il y avait eu une déchirure à l’est, juste au ras tranchant des hautes montagnes …

Sur un bout de papier sorti de sa poche, il avait alors griffonné :
“De mon jardin, ces quelques mots j’écris, divins parfums de fleurs envoûtent mes narines en ce petit matin, mouches à miel et autres fourmis viennent me dire bonjour au gré de leurs envies … Quel bonheur, l’été, le petit-déjeuner au jardin, Souvenirs engrangeons pour un autre lendemain …” C’étaient là, quelques mots promis, pour adoucir la peine de la séparation.

Le canon s’était tu. L’aube se hasardait dans les rues, craintive et blafarde. Trois hommes empilaient sur une charrette des cercueils en bois clair et encore vides. Ils bavardaient entre-eux :

- C’était un menuisier !
- Et le réseau, il fonctionne bien ?
- Oui, il est très stable. Il ne comprend pas beaucoup de monde, seulement onze personnes, mais ils sont très fidèles.
- Quelle horreur ! Le malheureux !… Ce qui me bouleverse par-dessus tout, c’est que nous aurions pu … que nous aurions dû le sauver, puisque nous connaissions le complot !


Depuis l’enterrement de son père, A. avait aimé la blancheur des vêtements de deuil et nulle couleur ne lui seyait mieux ; elle y gagnait une sorte de beauté spectrale. Le deuil est parfois une convention purement mondaine, parfois l’aveu d’une révolte contre les dieux, exprimée avec une pompe et un faste insolents.

Par la fenêtre, elle voyait Tzaa qu’éclairait le pâle reflet de la lune naissante. Les comploteurs étaient partis, les champs s’étendaient, ravagés, les granges étaient incendiées. Tzaa gisait sous ses yeux comme un corps ensanglanté, comme son propre corps qui saignait goutte à goutte. Elle sorti et marcha. Pendant quelques heures avant l’aube, elle dormit au pied d’un cèdre géant évidé par le feu. Elle retira ses bottes de cuir, ses chaussettes et ses guêtres, qu’elle fourra entre son corps et ses vêtements pour les faire sécher. La jungle du cèdre sous lequel elle avait fait halte la protégeait bien contre la pluie et le vent ; c’était aussi l’endroit où les cerfs se réfugiaient.

Les personnages de sa vie défilaient dans son esprit, et il s’arrêta longuement sur A. S’étonnant d’avoir si peu pensé à elle depuis qu’il était parti. N’était-ce pas à cause d’elle que le meurtre avait été commis, à cause d’elle qu’ils avaient fui ?

Il se remit à écrire :

“Cette épreuve, elle est où je vais quoi qu’il arrive, elle est où je suis comme un mot transparent. Si je la cherche elle me fuit, si je l’ignore je la trouve.
J’étais en retard d’une enfance, du bonheur ; je courais après eux. Je ne pouvais pas m’arrêter.”

La douane, les transporteurs, le bateau : déjà ce premier voyage s’achevait. Il savait qu’il y en aurait d’autres, mais il éprouvait le besoin de souffler.

Dans un jardin, dans le sud de la France, à proximité d’Antibes, il avait rencontré une femme du Nord. Une délicieuse châtelaine blonde qui n’aimait rien tant que les fleurs. Elle était du monde et leurs promenades l’eussent beaucoup compromise avec tout autre ; mais Lorand lui gardait religieusement le secret de sa confiance ; et ils se plaisaient tous deux à l’excentricité de ces mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient aucun mystère.
“Lorsque j’étais enfant, parvint-il à lui confier, lors d’une promenade sur la côte où elle l’écoutait avec une attention particulière, j’avais peur de m’abandonner au sommeil. Je redoutais de ne plus jamais revoir le matin, ni ma mère. J’exigeais des assurances infinies, des pactes avec le soleil couchant, des promesses solennelles que l’on viendrait avec tambours et lanternes me chercher dans le néant, si je m’y perdais.”

À suivre … Lily interviendra moins pour la suite et fin … À vous, donc, les amis, jusqu’à jeudi 20 heures !