Revoir le matin
Composé à plusieurs mains - voir le billet précédent - voici donc le récit de l’exil forcé de Lorand, né dans un village de montagne de l’ex-Yougoslavie et régulièrement la proie de cauchemars. Naturellement, il reste des parts d’ombre, du mystère dans son parcours et dans sa “course folle”, mais l’homme vient enfin de nommer une de ses peurs d’enfant, une peur enfouie depuis si longtemps !…
Le petit garçon arraché à son sommeil court sans rien comprendre et mêle ses pleurs au grand vacarme ambiant; ses pleurs se font sanglots quand la main qui tenait la sienne le lâche soudainement. Il est seul dans la foule, si seul dans son cauchemar. Car il dort encore, il dort debout en courant et criant.
De son poste d’observation, il pouvait difficilement distinguer autre
chose. Il se souvint alors qu’ils étaient de grands amis depuis
l’enfance. Cela le rassura jusqu’au moment où ils se déplacèrent sur le
banc et où il se rendit compte qu’ils se tenaient encore par la main. Cependant quelqu’un criait. Non, il ne criait pas, il se lamentait. Des passagers
s’étaient rassemblés et discutaient d’une voix pressante.
Au milieu de ces voix, il en perçut une, tout près de lui, sensuelle, murmurant à l’oreille d’une femme : “Que vous étiez jolie hier ; bien des fois je vous ai rêvée brillante et
pleine de grâces, mais j’avoue qu’hier vous avez surpassée votre rivale,
la solitaire création de ma pensée, et, le doux sourire que je
m’imagine excepté, vous resplendissiez de toute beauté idéale que je
vous prêtais si largement, désespérant de vous y voir atteindre.”
Les inconnus étaient déjà loin, mais lui était bouleversé. Il était si conscient de “sa” présence à ses côtés que ses mains
tremblaient légèrement, pendant qu’il triait et tranchait de gros câbles. Elle le
remarqua, parce qu’elle aimait ses mains - les doigts longs, les ongles
carrés. Puis le couteau glissa, il se coupa l’annulaire; elle lui retira
immédiatement le couteau et coupa un ruban de sa robe pour étancher le
sang.
En face d’eux, un groupe d’enfants en uniforme et marchant deux par deux, se retourna devant ce geste inattendu et chantonna une vieille rengaine française :” Ne pleure pas Jeanette, tra la la la la la la … Nous te marierons… Avec le fils d’un prince ou celui d’un baron !”
Ce soir-là, lorsqu’elle se pencha pour l’embrasser, il lui donna un rapide et léger baiser. Elle ne voulut prêter aucune attention à ce changement d’attitude. Du reste, il lisait un volume sur la sculpture yougoslave. Janković, Ubavkić, Živković, ces noms de sculpteurs lui évoquaient son pays d’origine. Des souvenirs affluèrent dans son esprit, des odeurs revenant des profondeurs de l’enfance le submergèrent. Sa grand-mère si souriante et aimante lui avait donné un lapin albinos dont il s’occupait.
Il s’assit devant sa machine, alluma une lampe, et relut les toutes
dernières lignes de son chapitre :
“Comme je regrette la ville où je suis
né et où je ne mourrai pas. Tout me manque, ses rues, ses nuits, ma
liberté de tous les instants, les amis qui pouvaient un soir vous
embrasser comme du bon pain et vous tirer une balle dans l’œil le
lendemain.”
Il était triste et donc injuste. Il barra la fin de sa phrase et contempla longuement un dessin qu’il avait gardé parce qu’il était très ressemblant … Elle n’était pas si méchante que ça, mais tellement mélancolique …
“Tu ne vas pas me quitter, disait sa grand-mère. Tu as tout ici. Je
mourrais avant ton retour ! “
Il se souvint l’avoir serrée très fort avec ses petits bras ; de grosses
larmes coulaient sur ses joues toutes ridées et creusées par le temps. il les essuyait doucement et lui claqua un gros baiser sonore, comme
lorsque il était petit pour se faire pardonner ses bêtises. Elle l’avait alors
regardé avec une infinie tendresse dans les yeux qui l’avait fait fondre et
mis mal à l’aise car il savait qu’il allait être obligé de mentir.
Il écrivit :
“Nous sommes tous obligés de nous composer une chimère de notre passé à
laquelle nous croyons avec un sentiment d’évidence. Et les enfants
blessés sont, plus que les autres, contraints à se faire une chimère,
vraie comme sont vraies les chimères, afin de supporter la
représentation de la blessure car le seul réel supportable est celui
qu’ils inventent. Dès l’instant où un enfant peut faire le récit de son épreuve, ses
interactions changent de style et le sentiment qu’il éprouve en est
métamorphosé.”
“Ça va très bien, avait-il dit. Pourquoi ?
Elle n’avait pas insisté. Seulement ajouté pour se donner une contenance :
“On dit ici que le vent parfois est tellement fort qu’il arrache les
ailes des papillons.” Puis elle avait conclu avec ces vers anciens, très simples, qui lui avaient donné envie de
tourner la tête :
“Sois heureux et va, car rien ne dure.
Mais souviens-toi toujours combien je t’ai aimé.”
Il était allé. Il avait usé son cul sur les bancs des navires, les selles des chevaux. il avait eu des chaussures en cuir dont les bouts remontaient et qui faisaient rire les enfants dans les villages : des chaussures de femme ! et il avait marché pieds nus sur des cailloux coupants. Tout en marchant, pour se donner du courage il avait répété parfois ces vers appris à l’école :
“Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne …”
Pour éclairer ce qu’elle éclairait, l’aube aurait mieux fait de rester où elle était. Les premières lueurs avaient découvert le mouvement des nuages. Il y avait eu une déchirure à l’est, juste au ras tranchant des hautes montagnes …
Sur un bout de papier sorti de sa poche, il avait alors griffonné :
“De mon jardin, ces quelques mots j’écris, divins parfums de fleurs envoûtent mes narines en ce petit matin, mouches à miel et autres fourmis viennent me dire bonjour au gré de leurs envies … Quel bonheur, l’été, le petit-déjeuner au jardin, Souvenirs engrangeons pour un autre lendemain …” C’étaient là, quelques mots promis, pour adoucir la peine de la séparation.
Le canon s’était tu. L’aube se hasardait dans les rues, craintive et blafarde. Trois hommes empilaient sur une charrette des cercueils en bois clair et encore vides. Ils bavardaient entre-eux :
- C’était un menuisier !
- Et le réseau, il fonctionne bien ?
- Oui, il est très stable. Il ne comprend pas beaucoup de monde, seulement
onze personnes, mais ils sont très fidèles.
- Quelle horreur ! Le malheureux !… Ce qui me bouleverse par-dessus tout,
c’est que nous aurions pu … que nous aurions dû le sauver, puisque nous
connaissions le complot !
Depuis l’enterrement de son père, A. avait aimé la blancheur des
vêtements de deuil et nulle couleur ne lui seyait mieux ; elle y gagnait
une sorte de beauté spectrale. Le deuil est parfois une convention
purement mondaine, parfois l’aveu d’une révolte contre les dieux,
exprimée avec une pompe et un faste insolents.
Par la fenêtre, elle voyait Tzaa qu’éclairait le pâle reflet de la lune naissante. Les comploteurs étaient partis, les champs s’étendaient, ravagés, les granges étaient incendiées. Tzaa gisait sous ses yeux comme un corps ensanglanté, comme son propre corps qui saignait goutte à goutte. Elle sorti et marcha. Pendant quelques heures avant l’aube, elle dormit au pied d’un cèdre géant évidé par le feu. Elle retira ses bottes de cuir, ses chaussettes et ses guêtres, qu’elle fourra entre son corps et ses vêtements pour les faire sécher. La jungle du cèdre sous lequel elle avait fait halte la protégeait bien contre la pluie et le vent ; c’était aussi l’endroit où les cerfs se réfugiaient.
Les personnages de sa vie défilaient dans son esprit, et il s’arrêta longuement sur A. S’étonnant d’avoir si peu pensé à elle depuis qu’il était parti. N’était-ce pas à cause d’elle que le meurtre avait été commis, à cause d’elle qu’ils avaient fui ?
Il se remit à écrire :
“Cette épreuve, elle est où je vais quoi qu’il arrive, elle est où je suis comme un mot transparent. Si je la cherche elle me fuit, si je l’ignore je la trouve.
J’étais en retard d’une enfance, du bonheur ; je courais après eux. Je ne
pouvais pas m’arrêter.”
La douane, les transporteurs, le bateau : déjà
ce premier voyage s’achevait. Il savait qu’il y en aurait d’autres, mais il éprouvait le besoin de souffler.
Dans un jardin, dans le sud de la France, à proximité d’Antibes, il avait rencontré une femme du Nord. Une délicieuse châtelaine blonde qui n’aimait rien tant que les fleurs. Elle était du monde et leurs promenades l’eussent beaucoup compromise avec tout
autre ; mais Lorand lui gardait religieusement le secret de sa
confiance ; et ils se plaisaient tous deux à l’excentricité de ces
mystérieux tête-à-tête qui ne cachaient aucun mystère.
“Lorsque j’étais enfant, parvint-il à lui confier, lors d’une promenade sur la côte où elle l’écoutait avec une attention particulière, j’avais peur de m’abandonner au sommeil.
Je redoutais de ne plus jamais revoir le matin, ni ma mère. J’exigeais
des assurances infinies, des pactes avec le soleil couchant, des
promesses solennelles que l’on viendrait avec tambours et lanternes me
chercher dans le néant, si je m’y perdais.”
À suivre … Lily interviendra moins pour la suite et fin … À vous, donc, les amis, jusqu’à jeudi 20 heures !
Commentaires
Surprenant ces petits bouts de phrases qui finissent par raconter une histoire ! Tu as su lui donner corps, l’animer. Bravo et merci Lily !
Je te souhaite de douces vacances à te reposer après ce remue-méninge. Bisettes affectueuses
Cette salade bien fraiche et estivale assaisonnée à la sauce Lily change de la soupe qui réchauffe les froides soirées d’hiver… Digne de César tout ça !
Riche idée Lily ! Si j’ai bien compris… On continue ?
Bisous et belle journée Lilyrobuchon :D
Je me demande bien à qui peut correspondre le personnage de la châtelaine du nord… Vraiment, je ne vois pas !!!
Oui, Guislaine, vous continuez selon l’inspiration … Jusqu’à jeudi 20 heures. Je suis impatiente de lire votre participation ! Et naturellement, MERCI BEAUCOUP !
Comme je l’ai dit, je n’ai que peu d’inspiration en ce moment mais j’avoue que je me réjouis de connaître la suite :)
Bon repos ma Lily … Bisous
“Elle en disait de petites banalités, toujours les mêmes. Que s’il avait voulu ç’aurait été lui le plus intelligent des trois. Le plus “artiste”. Le plus fin. Et aussi celui qui avait le plus aimé sa mère.”
L’amant-Marguerite Duras
Je ne savais pas qu’il y avait un jeu d’écriture ici aussi :) J’essaierai d’y participer!
xoxo
Très sympa comme idée et très beau texte!
“Nul ne vint m’interrompre et je passai presque toute la journée à écrire, si absorbée que j’en oubliai même de déjeuner. Sur le coup de quatre heures de l’après-midi, je vis une tasse de chocolat surgir dans mon champ de vision.
- Tiens, je t’ai apporté quelque chose de chaud…” Eva Luna de Isabel Allende
“Encore un an. Juste une année. Je crois que l’an prochain à cette époque, je ferai voile vers le Cap.” Il sourit comme s’il attendait ce moment avec plaisir.
La fille perdue - DH Lawrence
“Puis-je rester après une telle insulte ?”
Catherine demeurait silencieuse.
“Je suis effrayé, et honteux, pour vous”, continua-t-il ; “je ne reviendrai plus jamais dans cette maison !”
Les yeux de Cathy brillaient.
Les Hauts de Hurlevent - Emily Brontë
“Désespérée, je ne pus poursuivre. Tandis que je m’efforçais de dévorer mes larmes, Helen fut prise d’une quinte de toux qui, cependant, ne réveilla pas l’infirmière ; quand l’accès fut passé, Helen demeura épuisée quelques minutes : enfin elle murmura : “
Jane Eyre - Charlotte Brontë (elle et moi sommes nées le même jour… Je sais… Je ne fais pas mon âge !!! ;D)
Bisous Lily ! Belle journée !
“Les moments douloureux ont laissé des traces jusque dans la paix de ton sommeil. Ils ne t’ont jamais vraiment quitté et je doute qu’ils le fassent un jour. Mais tu dois me croire : tu as agi pour le mieux dans des circonstances extrêmement difficiles.” William Brodrick, La sixième lamentation
Bisou rapide lily, pas trop le temps…bon après midi…
“A cet instant son cœur se serre et se déploie. Il n’a plus aucun doute. Elle relève la tête, le regarde un instant sans rien dire, puis murmure : “
Blandine Le Callet, Une pièce montée
“Etre aimée tous les jours de la même manière et néanmoins diversement, être aimée autant après dix ans de bonheur que le premier jour !”
Mémoires de deux jeunes mariées -Honoré de Balzac
Eh bien je découvre et lis enfin ( hier suis passé mais pas de serveur :( cette belle histoire que tu as su assembler avec brio !
Oui donner de la force et de la présence à ces personnages et de la cohérence et du style à cette narration à plusieurs ce n’est pas chose aisée mais j’apprécie le travail de tisseuse conteuse que tu as fourni ma brillante Lily !
Bisous pendus au plafond !!!
Alors comme ça, tu vas venir faire la sieste avec moi dans le frigo ? moi, je veux bien, mais y a déjà Guislaine, tu sais bien, dans le compartiment à légumes…bise lily, bonne journée bien chaude, encore…
Ah oui ! J’avais pas vu ! Pourtant j’ai regardé dans le tiroir !
Pas bien réveillée ou alors c’est le froid du frigo qui gèle les méninges ;D
Bisous !
Dis donc, la Guislaine, elle se débrouille très bien…bise lily, bonne journée…
Coucou Lily, merci pour toutes ces précisions concernant la statue de St-Hilaire de Riez.
Cela me fait quand même regretter mon petit musée que j’aurais pu compléter avec tes explications.
Bonne fin de soirée et à bientôt,
Bises,