“… Et c’est ainsi que le Roi gagne au galop fou­gueux de son che­val la rive du ma­rais en­sor­celé : le guer­rier noir l’at­tend, là-bas, de l’autre côté :
- Alors, Ar­thur Pen­dra­gon, Grand Roi de toutes les Bre­tagnes, al­lez-vous sau­ver votre Royaume et votre âme ? Quel est donc le plus grand désir des femmes ?

Et le ca­va­lier noir s’avance fou­gueu­se­ment à tra­vers le ma­rais – en de vastes gerbes d’écume et de vase – tan­dis que le Roi crie sans hé­si­ter :
- Le plus grand désir des femmes est de tenir en mains tout leur des­tin !

Ton­nerre, éclairs, en­fers, nuages dé­chi­rés, dé­chi­que­tés, coups de bé­lier des quatre vents dé­chaî­nés, hur­le­ment ver­ti­gi­neux qui trans­perce la terre et le ciel …

- Que l’en­fer t’en­glou­tisse !

Pluie tor­ren­tielle, averse sur averse, trombes d’eau, dé­luge sans pa­reil …

Le Roi Ar­thur fait demi-tour et re­prend le che­min de Kaa­me­lot,

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Sou­lagé, glo­rieux mais déjà rongé de re­mords : Qui d’autre que Gau­vain pour­rait se sa­cri­fier ? – le plus jeune, le plus beau de ses che­va­liers. Uni à cette hor­reur re­pous­sante, ce masque de l’Autre Monde !… Il frémit.

Et main­te­nant ?

Main­te­nant le Roi est là, ha­rassé, consterné, de­bout de­vant la vaste che­mi­née - la tête entre les mains. La Reine Gue­nièvre s’ap­proche et lui de­mande la rai­son de son cha­grin :

- J’ai pro­mis im­pru­dem­ment le plus jeune, le plus beau de mes che­va­liers à cette femme mons­trueuse qui m’a ré­vélé le se­cret de l’énigme dont je vous ai parlé, ma Dame.

Dès qu’il entend les paroles du Roi, Gauvain se précipite et lui saisit les mains :

- En tout, vous savez bien, je vous obéi­rai afin de vous sau­ver !

Le Roi ra­conte alors sa dé­tes­table ren­contre et la pro­messe qu’il a faite …

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Alors, au point du jour, Gau­vain che­mine en di­rec­tion de la forêt. Et il en­tend bien­tôt des râles et des gé­mis­se­ments.

Il ar­rête son che­val qui hen­nit lon­gue­ment, se cabre et tente de faire demi-tour. Gau­vain ferme les yeux un long mo­ment puis des­cend de che­val et s’ap­proche de l’étrange ap­pa­ri­tion …

Il s’age­nouille, se penche et lui baise la main - Oh ! mon dieu comme elle est douce cette main ! -  Il l’aide alors à se mettre de­bout, la sai­sit et la hisse sur son che­val - mais qu’elle est donc lé­gère ! -

- Voici que vous êtes ma Dame … Et, dès avant ce soir vous de­vien­drez ma femme.

Lors­qu’il pé­nètre en la cour du Châ­teau, tous ses com­pa­gnons, tous ses gens baissent la tête et l’on n’en­tend que les pas du che­val qui ré­sonnent sur le dur pavé.

Du­rant le ma­riage tout le monde se dé­sole. Et au ban­quet nul ne veut goû­ter.

Quand vient le temps de la danse tout le monde se range et lorsque ar­ri­ve l’heure du cou­cher, Gau­vain reste figé de­vant la grande che­mi­née, bien seul et dé­laissé.

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“Douce dame jolie …” chante une voix si pure dans la chambre à côté.

- Beau Sire, quand vien­drez-vous près de moi cou­cher ?

À l’écoute de cette voix si belle, si douce, Gau­vain se re­tourne et pé­nètre en la chambre par­fu­mée de feuilles de fou­gères sé­chées qui re­couvrent le sol. La dou­ceur de cette voix le trouble et l’at­ten­drit. C’est alors que s’offre à son re­gard la plus belle créa­ture qu’on puisse ima­gi­ner, une si gra­cieuse et sou­riante da­moi­selle ! Les pé­tales de ses ha­bits se dé­tachent un à un et tombent sur les feuilles odo­rantes. Puis la da­moi­selle s’al­longe sur la plage de drap blanc, tan­dis que Gau­vain, fas­ciné, n’ose s’ap­pro­cher.

Alors elle tourne la tête sur l’oreiller et le re­garde très joyeu­se­ment.

Il s’ap­proche enfin, se penche sur elle et pose un doigt sur les lèvres si douces de la jolie da­moi­selle, qui ouvre toutes grandes les ailes de ses bras et l’en­la­ce vi­ve­ment.

Qui connai­tra ja­mais plus beau voyage ?

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Or, voici qu’au pre­mier chant du coq, il en­tend mur­mu­rer :
-  Gau­vain, mon bel amour, en me pre­nant pour femme, tu m’as dé­li­vrée pour chaque nuit de ce sort mons­trueux qui me te­nait pri­son­nière de la Mort … Mais, dans quelques ins­tants, je vais re­trou­ver la forme où tu m’as dé­cou­verte pour toute la durée du jour. Alors, dis-moi che­va­lier, pré­fères-tu que je sois belle la nuit et hi­deuse le jour ?

- Mais je te dé­sire aussi belle le jour que la nuit qui s’achève !

- Gau­vain, tu ne ré­ponds pas à ma ques­tion. Me dé­sires-tu belle pour la nuit pro­chaine et hi­deuse pour le jour qui naît ?

- Je te dé­sire chaque soir aussi belle que cette nuit de noces !

- Alors, tu ne penses donc qu’à toi et ça ne te fait ni chaud ni froid que je sois cou­verte de honte tout au long du jour ?

- Oui, c’est vrai, il vaut mieux que tu sois belle du­rant le jour et monstre dans la nuit.

- Mais tu sais bien qu’alors tu ne pour­ras me dé­si­rer ! Et tu pré­fères ta fierté à mon amour !

- C’est vrai, je te prie de me par­don­ner !  Me voici in­ca­pable de ré­pondre à ta ques­tion et je vois bien que c’est à toi et à toi seule de dé­ci­der : Choisis ta propre des­ti­née …

- Quel beau ca­deau, mon bien-aimé !  Tu viens de m’of­frir ce que les femmes dé­si­rent le plus au monde : la li­berté de choi­sir leur propre des­tin. Me voici libre enfin d’être aussi belle la nuit que le jour et de t’ai­mer comme ja­mais je n’ai aimé et d’être aimée comme ja­mais je ne l’ai été.

Ainsi passent les nuages,
Ainsi tournent les pages.”

enluminure- Claire-Guillemin

Enluminure personnelle dorée au pinceau de Claire Guillemain

Récit li­bre­ment ins­piré des ro­mans de Chré­tien-de-Troyes – 12ème siècle - et de l’al­bum (non réédité) “Le mariage de Gauvin” de Sé­lina Has­tings - Londres 1985 - Raconté par Patrick Hétier, merveilleux papy-conteur, fin d’esprit et doré au cœur … ♥♥♥… Merci !